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Olivier Meier
Olivier Meier est Professeur des Universités, directeur de recherche au Lipha Paris Est et visiting... En savoir plus sur cet auteur

Quel modèle d’intégration sociopolitique pour l’Europe ?




Mercredi 6 Mai 2015


Le processus de construction européenne, tant attendu, continue aujourd’hui de se heurter à l’absence d’affirmation d’une identité européenne cohérente et homogène. En effet, quel que soit le modèle politique étudié, la plupart des chercheurs attribuent au moins en partie, les problèmes d’intégration socio-politique de l’Europe à la variable nationale et identitaire. Dans ce contexte de globalisation des économies, comment dès lors penser le rapport entre les nations européennes et l’Europe ?



Quel modèle d’intégration sociopolitique pour l’Europe ?
En règle générale, on peut distinguer trois grandes catégories de modèles d’intégration, en fonction de la relation que l'on souhaite établir entre l’Europe et les États-nations qui la composent (1).
 
Le premier modèle peut être qualifié de néo-national. Il est fondé sur l’idée que l’Europe peut se substituer aux Etats nations pour évoluer vers un projet d'Etat Européen. Une telle vision suppose une culture homogène autour d’un sentiment d’identification et d’appartenance forts à la cause européenne, que les institutions européennes tentent de reproduire à travers le parlement européen élu au suffrage universel direct et certaines productions du symbolisme national à l’échelle européenne, telles que le drapeau, l’hymne européen, le passeport ou la monnaie européenne. Ce modèle suppose la construction d’une identité fusionnelle (affects communs) définie comme l’identité prévalente, celle dans laquelle les cultures nationales disparaissent au profit d’une nouvelle entité collective. Pourtant, en dépit des efforts réalisés, les sensibilités nationales perdurent et constituent encore aujourd’hui un obstacle à l’émergence d’une identité communautaire nationale. L’Europe semble donc devoir pour le moment se tourner vers d’autres modèles politiques pour rassembler ses populations nationales.
 
Le deuxième modèle prône l’organisation de la diversité entre groupes nationaux différents, réunis au sein d'une autorité politique européenne. Ce modèle est associé à une vision fédéraliste. Dans cette conception, les identités culturelles nationales existent mais se voient réduites au statut d’identités privées et réunies dans un cadre institutionnel fondé sur une association politico-économique. Ce modèle politique a pour finalité de maintenir l'idée de cultures nationales, tout en exigeant la compatibilité des régimes politiques dans leurs structures et leurs pratiques, afin de disposer des mêmes normes de base. L’Europe se présente ainsi comme un cadre institutionnel mieux adapté que l’État-nation pour canaliser la diversité mais dont l’activité politique et économique doit favoriser le développement d’intérêts communs. Mais cette approche systémique, visant à organiser les cultures nationales, peut aussi créer une certaine distance entre les institutions européennes et les populations concernées. En effet, l’imaginaire national partagé basé sur une histoire commune constitue, pour chaque population des Etats-membres, une source de valeurs et d’identité qui peut justement manquer à une Union Européenne désincarnée. En ce sens, ce modèle d’intégration est confronté à un dilemme, soit opter pour le respect des différences avec le risque de limiter le sentiment d’appartenance et la cohésion sociale, soit, inversement, favoriser la cohésion qui nécessite en contrepartie un processus d’homogénéisation sur le modèle de l’État-nation qui du coup remet en cause la souveraineté des peuples.
 
Le troisième modèle « post-national » s’inscrit dans l’idée d’une culture de référence politique européenne par opposition à une culture d’appartenance à une nation (2). L’identité européenne revendiquée n’est plus ici de nature affective et émotionnelle (sentiments) mais est de nature réfléchie et critique. Cette distinction entre ces deux formes d’identité modifie considérablement le rapport à l’Autre. Dans l’identité fusionnelle (identification, appartenance, attachement), l’Europe fonctionne comme une entité à part entière autour d’un socle émotionnel commun et d’un fonctionnement de fermeture (endogroupe versus exogroupe). A l’inverse, dans l’identité critique, le nouvel ensemble reste ouvert aux autres groupes culturels et donc à la souveraineté des peuples. Dans ce type de configuration, c’est la culture politique qui permet la médiation entre les différents cadres culturels nationaux qui perdurent, grâce à la mise en place de débats démocratiques à différents niveaux (au sein des gouvernements nationaux, puis des instances transnationales et enfin, dans l’espace public européen naissant).
 
Dès lors, la question n’est pas de savoir s’il y a un Etat européen, mais s’il y a un espace, où les cultures nationales peuvent s’ouvrir suffisamment les unes aux autres, afin que puisse se développer, au-delà des frontières nationales, une dynamique spécifique de formation commune de l’opinion et de volonté politique (vision, engagement, participation des citoyens). Selon cette perspective, il devient essentiel d’instaurer un espace public partagé, dans lequel se formeraient l’opinion publique citoyenne (conscience) et l’affirmation d’une volonté démocratique capable d'exercer intentionnellement une influence sur la Société.
 
En conclusion, il semble aujourd'hui difficile d’envisager la construction d’une appartenance européenne, sans prendre en compte les questions de citoyenneté et d’identités nationales. Plutôt que d’opposer ces différentes notions, il convient davantage de distinguer ce qui relève du logos (raison), du pathos (émotion) et de l’ethos (légitimité). L’idée européenne est noble et certainement essentielle pour créer durablement un espace de paix et de stabilité, encore faut-il que les discours et les actions menés respectent les fondements de la communication aristotélicienne.



(1) cf thèse de A. Frame sur la construction des identités 

(2) Voir à ce sujet les analyses de C. Camilleri sur la problématique de la construction d'une appartenance européenne et ceux de Habermas concernant les questions de citoyenneté et d’identité nationale autour de l’avenir de l’Europe






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