Bourse : l'action SpaceX efface une grosse partie de ses gains



Mardi 23 Juin 2026


L'action SpaceX a plongé de 16,4 % lundi, effaçant l'essentiel des gains engrangés depuis son introduction en Bourse historique du 12 juin 2026. Après avoir brièvement dépassé Amazon en capitalisation, le titre se négocie désormais à peine 14 % au-dessus de son prix d'introduction de 135 dollars. Cette correction brutale intervient dans un contexte de notation ESG catastrophique, d'annonce d'une émission obligataire de 20 milliards de dollars et de déblocages progressifs d'actions détenues par les initiés.



Une correction brutale après l'introduction en Bourse la plus massive de l'histoire

L'action SpaceX a perdu 16,4 % lundi 22 juin 2026, clôturant à 154,60 dollars. Ce recul porte à trois le nombre de séances consécutives de baisse et ramène le titre à seulement 14 % au-dessus de son prix d'introduction de 135 dollars, fixé le 12 juin. En une semaine, l'entreprise d'Elon Musk a vu sa capitalisation fondre d'environ 1 000 milliards de dollars, passant de près de 3 000 milliards, un niveau qui la plaçait brièvement devant Amazon, à environ 2 000 milliards, selon Yahoo Finance.

L'introduction en Bourse de SpaceX avait pourtant battu tous les records. Avec une levée de fonds dépassant 86 milliards de dollars, elle pulvérisait le précédent sommet détenu par Saudi Aramco en 2019 (29,4 milliards). La demande des investisseurs avait atteint 150 milliards de dollars, soit le double de l'offre disponible. Mais l'euphorie aura été brève. Le titre, qui avait grimpé jusqu'à 225 dollars la semaine dernière, s'échange désormais 30 % en dessous de ce pic.

Un contrôle absolu d'Elon Musk qui inquiète les investisseurs institutionnels

La structure de gouvernance de SpaceX suscite des réserves croissantes. Elon Musk détient plus de 80 % des droits de vote grâce à des actions de catégorie B dotées de dix voix chacune, alors qu'il ne possède qu'environ 40 % du capital. Il cumule les fonctions de PDG, directeur technique et président du conseil d'administration, avec une particularité notable : il ne peut être révoqué qu'avec son propre consentement.
Le rachat de xAI, son entreprise d'intelligence artificielle, pour 1 250 milliards de dollars en février 2026, entièrement réglé en actions, a renforcé les inquiétudes. Plusieurs analystes y voient un potentiel conflit d'intérêts. L'opération a également ajouté une couche de complexité à une société déjà difficile à valoriser, qui combine désormais trois activités radicalement différentes : Starlink (internet par satellite), les lanceurs Falcon 9 et Starship, et l'intelligence artificielle.

La pire notation ESG attribuée par MSCI

La veille de l'introduction en Bourse, MSCI, l'un des principaux fournisseurs d'indices boursiers mondiaux, a attribué à SpaceX la note ESG (environnement, social, gouvernance) la plus basse de son échelle : CCC. Selon le Financial Times, l'entreprise se retrouve ainsi au même niveau que la Russie en matière de responsabilité d'entreprise.
MSCI justifie son évaluation par une exposition et une gestion jugées insuffisantes de risques ESG significatifs. L'entreprise a obtenu un score de 1 sur 10 sur l'échelle des controverses de MSCI et s'est vu attribuer un « drapeau orange », désignation réservée aux sociétés impliquées dans une ou plusieurs controverses graves. Sur le volet gouvernance, SpaceX n'a reçu que 3,2 points sur 10, pénalisée pour ce que MSCI qualifie de « signaux d'alerte en matière de gouvernance d'entreprise ».
Interrogé sur cette notation, Elon Musk a réagi avec ironie sur X : « Malheureusement, les fusées électriques sont impossibles ». La réponse fait écho à sa position sur l'ESG, qu'il avait qualifiée en 2022 d'« arnaque » et de « Diable incarné » après l'exclusion de Tesla de l'indice ESG du S&P 500. Comme le souligne Forbes, l'évaluation de MSCI reflète aussi les préoccupations liées au leadership d'Elon Musk et à la transparence limitée de l'entreprise.

Une émission obligataire de 20 milliards qui soulève des questions

Lundi, SpaceX a confirmé sa première émission obligataire. Selon Bloomberg, celle-ci pourrait atteindre 20 milliards de dollars. L'entreprise a indiqué que le produit de cette émission servirait à rembourser intégralement un prêt-relais contracté début 2026 dans le cadre de l'acquisition de xAI. Bank of America, Citigroup, JPMorgan Chase, Goldman Sachs et Morgan Stanley auraient fourni ce financement-relais et devraient piloter l'opération obligataire, selon Reuters.
L'annonce interroge. Pourquoi recourir à l'endettement alors que l'introduction en Bourse vient de lever plus de 85 milliards de dollars ? La question alimente les spéculations sur l'utilisation réelle des fonds levés lors de l'IPO et sur les besoins de financement réels de l'entreprise, notamment pour le programme Starship qui engloutit plus de 3 milliards de dollars par an en recherche et développement sans générer encore le moindre dollar de revenus commerciaux.

Un flottant réduit qui amplifie les mouvements de cours

Seuls 4,2 % des actions sont actuellement en circulation libre (flottant), une proportion inhabituellement faible pour une société de cette envergure. Dans ces conditions, les moindres variations de l'offre et de la demande provoquent des oscillations de cours disproportionnées, tant à la hausse qu'à la baisse.
Jeff Jacobson, stratège chez 22V Research, a identifié plusieurs échéances qui pourraient accentuer la pression vendeuse dans les mois à venir. Selon son analyse relayée par Yahoo Finance, 20 % des actions détenues par les initiés seront libérées après la publication des résultats trimestriels, attendue entre début et mi-août. Un déblocage supplémentaire de 10 % interviendra si le titre se négocie 30 % au-dessus du prix d'introduction. D'autres tranches de 7 % seront libérées respectivement autour du 21 août et du 10 septembre.
Au total, les initiés pourraient potentiellement vendre jusqu'à 44 % des actions de SpaceX d'ici début septembre, ce qui augmenterait le flottant actuel de près de 900 %. La perspective pèse sur les anticipations des investisseurs, certains préférant sécuriser leurs gains avant ces échéances.

Des activités disparates qui compliquent la valorisation

La difficulté à évaluer SpaceX tient à la nature hétérogène de ses activités. Starlink, la branche internet par satellite, a généré plus de 11 milliards de dollars de revenus en 2025 avec une marge opérationnelle supérieure à 30 %. Le nombre d'abonnés a atteint 10,3 millions au premier trimestre 2026, en hausse de 105 % sur un an. La division présente les caractéristiques d'une infrastructure à forte marge et croissance rapide.
Les lanceurs Falcon 9 et Starship représentent un tout autre profil. Falcon 9 détient un quasi-monopole sur le segment commercial des lanceurs lourds, avec une fiabilité et un rapport coût-efficacité inégalés. Starship, en revanche, demeure le pari technologique le plus ambitieux : la fusée la plus puissante jamais construite, qui consomme plus de 3 milliards de dollars par an en développement sans avoir encore transporté la moindre charge commerciale.
L'intégration de xAI ajoute une troisième dimension. SpaceX a récemment annoncé un contrat avec Reflection AI d'une valeur potentielle de 6 milliards de dollars, montant modeste comparé aux accords conclus avec Anthropic et Google (1,5 milliard de dollars par mois chacun). Mais Elon Musk a tenu à préciser qu'il s'agissait de contrats à court terme et que SpaceX ne souhaitait pas devenir un simple fournisseur de cloud computing comme Amazon Web Services. L'activité, bien que génératrice de revenus, affiche des marges nettement inférieures et ne justifie pas à elle seule une valorisation de plus de 100 fois le chiffre d'affaires.

François Lapierre