Données de santé : l'Etat opte pour la souveraineté numérique



Vendredi 24 Avril 2026


La France officialise le transfert de ses données de santé sensibles de Microsoft vers Scaleway, marquant un tournant décisif vers la souveraineté numérique. Cette migration du Health Data Hub vers un cloud français devrait débloquer de nombreux projets de recherche bloqués depuis 2019.



Données de santé : la France choisit Scaleway pour se libérer de Microsoft

Les données de santé des Français s'apprêtent à changer d'hébergeur. Après des années de polémiques, la Plateforme de données de santé (PDS) a officialisé jeudi 23 avril le choix de Scaleway, filiale française du groupe Iliad, pour remplacer Microsoft Azure dans l'hébergement du Health Data Hub. Cette décision marque un tournant stratégique vers l'autonomie numérique française, mettant fin à une dépendance technologique qui cristallisait les inquiétudes depuis la création de la plateforme.

« La souveraineté numérique en santé franchit une nouvelle étape », s'est félicitée Stéphanie Rist, ministre de la Santé, sur le réseau social X. Cette migration vers un cloud souverain constitue « un choix stratégique pour renforcer la sécurité, la confiance et notre indépendance technologique », selon ses termes. Au-delà de l'aspect symbolique, cette décision s'accompagne d'enjeux financiers considérables : le marché du cloud souverain représente plusieurs centaines de millions d'euros à l'échelle européenne.

Scaleway : l'alternative française aux géants américains Créée en 1999 et rachetée par Iliad en 2015, Scaleway s'est progressivement imposée comme l'un des principaux acteurs français du cloud computing. Cette filiale de Xavier Niel déploie ses services d'infrastructure depuis des centres de données implantés en France et aux Pays-Bas, mobilisant près de 600 collaborateurs. L'entreprise a su capitaliser sur ses investissements technologiques pour rivaliser avec les mastodontes américains.
« Nous sommes fiers d'avoir été retenus à l'issue d'un processus de sélection extrêmement compétitif », a déclaré Damien Lucas, directeur général de Scaleway. Pour le dirigeant, cette victoire constitue « un signal envoyé à tous les acteurs de la santé et, au-delà, à tous ceux qui se font une certaine idée du cloud : une alternative européenne crédible et compétitive existe ». Cette reconnaissance s'accompagne d'un rayonnement continental puisque l'entreprise française a récemment été sélectionnée par la Commission européenne dans le cadre du programme Cloud III Dynamic Purchasing System, un marché de 180 millions d'euros destiné à fournir des solutions cloud souveraines aux institutions européennes.

Health Data Hub : un projet stratégique enfin débloqué

Créée en 2019, la Plateforme de données de santé devait accueillir une copie complète du Système national des données de santé (SNDS) détenu par l'Assurance maladie. Cette véritable « caverne d'Ali Baba numérique » vise à mettre à disposition des chercheurs des informations exhaustives sur de longues périodes pour accélérer l'innovation médicale et les découvertes thérapeutiques.
Néanmoins, le choix initial de Microsoft avait paralysé le projet dès son lancement. Confrontée aux risques d'ingérence des autorités américaines via le Cloud Act, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) avait refusé d'autoriser le transfert global des données de l'Assurance maladie vers la plateforme hébergée outre-Atlantique. Ce blocage illustrait parfaitement les tensions entre innovation technologique et protection des données personnelles.
Selon Numerama, cette décision met définitivement un terme à « l'interminable polémique liée au Cloud Act américain » qui empoisonnait le projet depuis plus de sept ans. Sud Ouest  souligne que cette migration vers un hébergeur français répond à des impératifs de souveraineté numérique devenus incontournables.

Pourquoi Microsoft n'a pas été retenu

L'exclusion de Microsoft trouve ses racines dans les contraintes juridiques américaines. Le Cloud Act, adopté en 2018, permet aux autorités américaines d'exiger des entreprises nationales qu'elles fournissent des données stockées sur leurs serveurs, indépendamment de leur localisation géographique. Cette législation extraterritoriale constitue un véritable épée de Damoclès pour les États soucieux de protéger la confidentialité des informations sensibles de leurs citoyens.
Malgré l'hébergement du Health Data Hub dans un centre de données Microsoft situé aux Pays-Bas et diverses garanties techniques, le risque d'accès extraterritorial aux informations sensibles des patients français n'avait jamais pu être totalement écarté. Cette incertitude juridique avait créé un blocage majeur pour les projets de recherche nécessitant l'accès aux données complètes du SNDS. D'après Le Monde Informatique, la société Bleu, partenariat entre Orange et Capgemini pour fournir les services Microsoft, n'a même pas candidaté à ce nouvel appel d'offres lancé en février dernier, témoignant de l'évolution des priorités stratégiques.

Un processus de sélection drastique

La désignation de Scaleway résulte d'un processus rigoureux de deux mois et demi, orchestré par des experts de la Direction interministérielle du numérique (DINUM), de l'Inria et du ministère de la Santé. Le cahier des charges comprenait plus de 350 exigences techniques minutieusement définies, couvrant notamment la sécurité et la résilience des infrastructures, la capacité à gérer des volumes massifs de données, la conformité aux réglementations européennes, ainsi que les capacités de traitement et d'analyse avancées.
Plusieurs acteurs français avaient manifesté leur intérêt, notamment OVHcloud, Atos, Cloud Temple, ou encore Docaposte (La Poste). Cette émulation témoigne de la maturité croissante de l'écosystème technologique français. Toutefois, seule l'offre de Scaleway a répondu à l'ensemble des critères exigés par la plateforme, démontrant sa capacité à rivaliser avec les solutions internationales. Hela Ghariani, directrice de la PDS, a souligné que « l'analyse menée par la plateforme de santé a permis de sélectionner la solution la plus adaptée en matière de sécurité, de scalabilité et de résilience ».

SecNumCloud : le label de la souveraineté

Un élément crucial de cette transition concerne la certification SecNumCloud. Ce label délivré par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) garantit la protection contre toute ingérence extra-communautaire et exclut de facto les géants américains du cloud. Cette qualification représente bien plus qu'un simple certificat : elle constitue le sésame indispensable pour héberger les données les plus sensibles de l'État français.
Scaleway a entamé les démarches pour obtenir cette qualification en janvier 2025, démontrant selon la PDS « la crédibilité de sa trajectoire de qualification SecNumCloud, indispensable à l'hébergement des données sensibles ». Cette certification devrait être finalisée avant la migration complète prévue entre fin 2026 et début 2027, offrant ainsi une fenêtre temporelle suffisante pour une transition en douceur.

Calendrier et enjeux de la migration

La migration des données vers Scaleway s'échelonnera sur plusieurs mois, nécessitant une orchestration minutieuse pour éviter toute interruption de service. Le communiqué officiel précise que « ce nouvel hébergement permettra à la PDS de gérer en autonomie une copie de la base principale du SNDS entre la fin de l'année 2026 et le début de l'année 2027 ». Cette échéance, volontairement prudente, témoigne de la complexité technique de l'opération.
Cette bascule devrait débloquer de nombreux projets de recherche en attente, permettant enfin aux scientifiques d'accéder aux données complètes de l'Assurance maladie. L'enjeu transcende le cadre hexagonal puisque cette migration « marque une étape importante pour accélérer l'usage des données du SNDS et plus largement de tous les projets de recherche et d'innovation qui s'appuient sur des données de santé, en France et en Europe », selon Hela Ghariani. BFM TV  rappelle que cette décision s'inscrit dans une stratégie plus vaste de reconquête de l'autonomie technologique européenne.

Aurélien Lacroix