Entreprises françaises : survivre dans la guerre des réseaux



Lundi 23 Mars 2026


Espionnage industriel, guerre de l’information, extraterritorialité du droit : les entreprises évoluent désormais dans un environnement de confrontation permanente. Dans cet entretien, notre invité Christophe Assens décrypte les nouvelles menaces qui pèsent sur les acteurs économiques français, dénonce leurs vulnérabilités structurelles et appelle à un véritable réveil stratégique de l’État face à une compétition mondialisée de plus en plus agressive.



Vous expliquez que les entreprises sont devenues des cibles majeures des réseaux d’influence. En ont-elles vraiment conscience ?

Image carnet du business
La prise de conscience est de plus en plus présente parmi les entreprises. Pour les PME et ETI, on voit apparaître des solutions pour gérer les risques d’atteinte aux actifs, à la réputation de marque, à la défaillance de fournisseur, à l’espionnage industriel. Face à un risque, il y a deux possibilités : agir pour le réduire ou le transférer à un tiers. Les petites et moyennes entreprises n’ont pas l’expertise ni les moyens financiers de gérer le risque sécuritaire en propre. Elles vont avoir tendance à externaliser la gestion du risque vers des entreprises spécialisées et garantes de la souveraineté économique. Ces prestataires français, généralistes en intelligence économique comme le leader européen l’ADIT, ou spécialistes en cybersécurité comme Stoïk, sont capables de protéger le patrimoine des entreprises françaises, en prenant en compte l’effet drapeau : le patriotisme économique. Il s’agit de protéger le patrimoine économique, tout en veillant à préserver l’implantation du tissu économique et social sur le territoire français. À partir du moment où les PME et ETI ont un ancrage local en France qui les empêche de se délocaliser pour diverses raisons, il faut préserver simultanément les intérêts de l’entreprise et ceux de la France. C’est la principale difficulté dans la gestion des risques liés à la manipulation d’information sur les réseaux sociaux, au changement brutal de réglementation, ou à l’atteinte à la propriété intellectuelle. Les services de l’État, du premier cercle de renseignement, comme la DGSI ou la DRSD, peuvent également sensibiliser les dirigeants d’entreprises françaises au risque provenant de l’ingérence étrangère. 

 

Comment l’extraterritorialité du droit américain affecte-t-elle concrètement les stratégies des entreprises françaises ?

L’extraterritorialité du droit conçu au départ aux États-Unis pour lutter contre la corruption a changé de nature. C’est devenu progressivement une arme juridique au service des intérêts économiques américains, pour sanctionner les concurrents étrangers à partir de leur territoire d’origine comme Siemens, Alsthom, BNP Paribas, etc. L’extraterritorialité présente deux avantages. Elle oblige les firmes qui nouent des transactions à l’international d’adopter les normes comptables, financières, juridiques, administratives et fiscales américaines, en donnant un coup d’avance dans la compétition aux entreprises américaines. Elle oblige à négocier avec l’administration américaine en cas de contentieux, en cédant des parts sociales, ou en payant de lourdes amendes ce qui fournit un avantage supplémentaire aux compétiteurs américains. L’effet drapeau joue à plein dans les échanges internationaux en faveur des États-Unis, si on rajoute de surcroît la monnaie de référence, le dollar, avec les outils numériques et l’IA américaine.  

En creux, la stratégie américaine illustre une faiblesse structurelle en France pour aborder la compétition internationale, la stricte séparation du secteur public vis-à-vis du secteur privé, et, à l’intérieur du secteur public la stricte séparation des administrations. Pour obérer ce cloisonnement l’argument est toujours le même. Il s’agit en principe d’éliminer les conflits d’intérêts, en évitant le mélange des genres. Pourtant les américains le pratiquent avec succès le mélange des genres lorsqu’ils instaurent l’extraterritorialité du droit pour soutenir leurs entreprises dans la compétition internationale. En conséquence, on peut se demander s’il n’y a pas en France une autre raison, plus politique, pour défendre le cloisonnement. L’amiral Pierre Lacoste fournit un embryon de réponse à travers cet extrait provenant de son ouvrage : 
« J’avais demandé à plusieurs reprises au président de la République (François Mitterrand) le rétablissement du Comité interministériel du renseignement, dont j’avais fait partie lors de mon affectation à Matignon. La première demande est restée sans réponse, la seconde reçut un avis négatif ; j’ai très vite compris que c’était contraire à ses conceptions… Pour un si grand artiste en tactiques et manœuvres politiciennes, rien n’était plus important que d’empêcher les différents réseaux de communiquer entre eux, de se comprendre, pour peut-être finir par s’entendre. Le maître mot est toujours le même : diviser pour mieux régner ! C’est la plus ancienne et la plus sûre des recettes des hommes de pouvoir. Les tenants du consensus, les hommes de bonne volonté, sont des empêcheurs de gouverner en rond ! »
La plupart du temps le cloisonnement des informations public/privé pour renforcer le pouvoir politique au détriment du pouvoir économique, affaiblit la compétitivité des entreprises françaises, face à leurs concurrents dans le reste du monde. En élargissant le périmètre de comparaison à l’Allemagne, l’Italie, le Japon, la Chine, on s’aperçoit que ces pays ne possèdent pas forcément l’arme juridique de l’extraterritorialité. Pourtant, ces pays sont plus compétitifs à l’export que la France, grâce aux passerelles entre l’administration publique et l’entreprise privée.    

 

Les entreprises peuvent-elles se défendre seules face à des stratégies d’influence étatiques ?

Les entreprises rendent des comptes à leurs actionnaires. À partir du moment où la provenance des capitaux provient de l’étranger, on perd l’effet drapeau : le patriotisme économique. C’est le cas des multinationales françaises du CAC 40, qui sont contrôlées de manière générale à plus de 50% par des fonds de pension anglo-saxons et par des fonds souverains en provenance des émirats. Elles réalisent également plus de 50% de leur chiffre d’affaires en dehors de la France et de l’Europe, et emploie plus de personnel à l’étranger que dans le pays d’origine de la marque. Cette disparition de l’effet drapeau pour les multinationales françaises les rend plus vulnérables au discours protectionniste américain pour produire aux États-Unis et contourner les barrières douanières, et plus sensibles à l’instabilité fiscale en France pour déplacer un siège social ou délocaliser massivement à l’étranger. Les grandes firmes françaises ont les moyens juridiques et techniques de lutter contre l’ingérence étrangère à travers les cyberattaques, les risques d’espionnage. Elles sont en mesure de relever le défi de la bataille informationnelle sur la réputation et la normalisation. Elles ont conscience des risques, et se prémunissent de la guerre économique en recrutant des lobbyistes professionnels, des juristes, des consultants en sécurité industrielle, des spécialistes du renseignement. Par contre, elles sont vulnérables à la perte d’effet drapeau en protégeant d’abord leurs intérêts avant les intérêts de la France, ce qui n’est pas le cas, ni pour les géants américains en raison de l’abondance des capitaux sur le sol des USA, ni pour les géants chinois en raison de leur nationalisation à 90% par le Parti Communiste. Dans ces conditions, les champions de l’économie américaine ou chinoise sont placés naturellement sous le parapluie protecteur de l’appareil d’État qui s’étend avec l’extraterritorialité du droit, lorsque les grandes firmes françaises sont davantage livrées à elles-mêmes, pour assurer leur sécurité économique à travers le monde. 

 

Quel rôle l’État devrait-il jouer pour protéger ses champions économiques ?

En France, il faut sortir de la posture d’un « État providence », qui dépense sans compter les richesses produites par le secteur privé, en faisant fuir les talents et les entreprises à l’étranger, en raison du poids des normes, de l’excès de taxes et des leçons de morale anticapitaliste. 

Comme le précise Giuliano da Empoli, le monde d’aujourd’hui est régi par le retour des empires. Un pouvoir impérialiste fonctionne en vase clos en ayant tendance à produire son propre chaos dans la société. Pour éviter une implosion de l’empire, il faut alors exporter le chaos au-delà des frontières nationales. Ce raisonnement pousse à étendre l’empire par la conquête de nouveaux territoires avec l’accaparement de ressources, par l’annexion, la négociation ou la coercition, afin de préserver le pouvoir politique en place. 

Dans ces conditions, la compétition économique des entreprises devient le prolongement naturel de la rivalité entre États. Dans certains cas, la conquête ou la perte de parts de marché d’une entreprise peut résulter d’une distorsion de concurrence, provoquée par l’intervention diplomatique, militaire, politique et de renseignement d’un État. Cette situation nécessite d’établir l’action d’un « État stratège », d’une part pour protéger les intérêts vitaux de l’économie nationale et de ses champions, et d’autre part pour partir à la conquête de nouvelles zones d’influence. 

En France, « l’État stratège » devrait concentrer son action : pour limiter les dépendances technologiques de l’économie nationale (brevets, matières premières, capitaux) ; pour (re)localiser l’activité industrielle nécessaire à la souveraineté nationale en diminuant le coût du travail, les taxes et les normes ; en aidant les entreprises à se projeter sur les marchés extérieurs par des traités de libre échange gagnant-gagnant ; en luttant dans la compétition informationnelle par des mesures de cybersécurité avec une technologie souveraine ; en luttant contre la prédation économique pour éviter l’espionnage industriel, le rachat de firmes, la fuite des talents, la corruption, l’exode des capitaux. 

Une mesure hautement symbolique pourrait consister à transformer tout ou partie du régime de retraite par répartition, vers un régime de retraite par capitalisation. Cela permettrait de flécher l’épargne des français vers les besoins d’investissement de l’économie nationale, tout en individualisant le régime de retraite, face aux blocages très coûteux pour réformer un système universel.   

 

La redaction