Transparence salariale : le Medef appelle le gouvernement à retravailler son projet de loi



Vendredi 5 Juin 2026


Le gouvernement français lance le processus de transposition de la directive européenne sur la transparence salariale, malgré l'échéance manquée du 7 juin. Le Medef dénonce un « monstre de complexité » et réclame un moratoire de deux ans pour retravailler ce projet destiné à réduire les inégalités femmes-hommes.



Transparence salariale : un projet de loi qui divise patronat et syndicats

L'Hexagone s'engage dans un processus législatif délicat pour transposer la directive européenne relative à la transparence salariale, bien que l'échéance du 7 juin 2026 soit déjà dépassée. Cette initiative, conçue pour consolider l'égalité professionnelle entre femmes et hommes, exacerbe les tensions entre organisations patronales et syndicales, mettant au jour la complexité de son application sur le territoire français.

D'après les déclarations du ministre du Travail Jean-Pierre Farandou sur France 2, recueillies par Ouest-France, « le projet de loi sera transmis au Conseil d'État au plus tard dimanche prochain », avec l'espoir de « voter cette loi d'ici la fin de l'année ». Un agenda particulièrement serré compte tenu des oppositions qui se cristallisent.

Les dispositions controversées de la directive européenne
Le dispositif européen, entériné en 2023 par l'ensemble des États membres, établit des contraintes précises pour les entreprises. Ces dernières devront obligatoirement indiquer le salaire ou une fourchette de rémunération dans leurs annonces de recrutement. Plus sensible encore, les collaborateurs bénéficieront du droit de consulter les informations concernant les niveaux de rémunération de leurs pairs exerçant un travail de « valeur égale », avec un découpage par genre.

Cette transparence salariale entend combattre les disparités de rémunération tenaces. Selon les dernières statistiques de l'Insee pour 2024, le revenu salarial moyen féminin demeure inférieur de 21,8% à celui des hommes dans le secteur privé. Cet écart se contracte à hauteur de 3,6% pour des fonctions similaires au sein du même établissement.

Une « usine à gaz » selon le patronat

Le Medef affiche ouvertement son opposition à cette réforme. Hubert Mongon, négociateur de l'organisation patronale, décrit le texte comme un « monstre de complexité », soulignant ses « contradictions » et son caractère « non opérationnel ». L'organisation a même réclamé auprès de Matignon un moratoire « d'au moins deux ans » pour repenser intégralement le mécanisme.

Cette résistance patronale trouve ses racines dans les inquiétudes opérationnelles soulevées par la mesure. Olivier Schiller, représentant du Collectif « Trop, c'est trop » qui fédère quelque 2 500 dirigeants d'entreprise, dénonce « une usine à gaz absolument invraisemblable » susceptible de « déstabiliser les relations sociales qui fonctionnent bien au sein des ETI ». Les patrons appréhendent particulièrement les répercussions sur les négociations internes et la préservation de la confidentialité des données salariales.

Un aspect technique concentre notamment les controverses : l'établissement d'un seuil plancher de 10 salaires dans une même catégorie professionnelle pour activer le droit à l'information. Les syndicats rejettent catégoriquement cette restriction, y percevant une stratégie pour neutraliser l'efficacité de la directive. À l'opposé, Audrey Richard, présidente de l'Association nationale des DRH, considère ce seuil comme « indispensable », estimant que « l'essentiel consiste à ne pas pouvoir identifier son voisin ».

Les principales obligations comprennent la mention obligatoire du salaire dans les offres d'emploi, l'accès aux informations sur les rémunérations des collègues, la ventilation des données par sexe, la définition complexe du travail de « valeur égale », et la controverse autour du seuil minimal de 10 salariés.
 

Une obsession européenne face aux réalités françaises

Cette directive s'inscrit dans une stratégie européenne globale destinée à éradiquer les inégalités salariales entre femmes et hommes. Néanmoins, l'examen des données françaises dévoile une situation plus contrastée que ne le laissent entrevoir les statistiques d'ensemble. L'écart de 3,6% « à poste égal dans le même établissement » questionne l'efficacité véritable d'une transparence salariale systématique pour résoudre des disparités fréquemment liées à des paramètres plus sophistiqués.

Les entreprises françaises bénéficient déjà d'instruments comme l'index égalité professionnelle, rendu obligatoire depuis 2019 pour les structures dépassant 50 salariés. Cette disposition a généré certaines avancées, bien que les résultats demeurent hétérogènes selon les branches d'activité. 

La France n'évolue pas en vase clos dans ses difficultés de transposition. Seuls quelques États, notamment la Slovaquie et récemment l'Italie, ont honoré l'échéance du 7 juin. Cette lenteur généralisée témoigne de la complexité technique et politique inhérente au dossier.

Myriam Lebkiri de la CGT attribue cette situation à « la levée de boucliers de BusinessEurope, le patronat européen, qui a mobilisé tous les moyens à sa disposition pour tenter de dévitaliser la directive dès son origine ». Cette résistance coordonnée illustre les enjeux économiques considérables que représente l'instauration de cette transparence salariale.
 

Les risques juridiques du retard français

Le retard accusé par la France inaugure une période d'incertitude juridique préoccupante. Éric Chevée, vice-président de la CPME, redoute l'émergence de « contentieux » si des salariés formulaient des requêtes de transparence salariale auxquelles les entreprises ne pourraient satisfaire en l'absence de cadre légal. Cette configuration paradoxale place les employeurs dans une zone d'ombre inquiétante.

Les syndicats maintiennent néanmoins leur pression. Béatrice Lestic de la CFDT avertit que « si la transposition ne respectait pas fidèlement la directive, nous saisirions les autorités compétentes ». Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, martèle l'urgence : « Les femmes aspirent à disposer de ce levier pour faire valoir leurs droits ». 

Cette conjoncture révèle les limites de l'approche réglementaire confrontée à des défis sociétaux sophistiqués. Si l'ambition d'égalité salariale recueille l'adhésion, les modalités concrètes de sa mise en œuvre persistent à diviser acteurs économiques et sociaux, démontrant la difficulté à harmoniser aspirations européennes et réalités nationales.

Adélaïde Motte