Yves Guénin: "les opticiens ne sont pas de simples commerçants"



Jeudi 8 Décembre 2011


Yves Guénin est à la tête du premier réseau français d'opticiens. Fort de la solidité et de la stabilité de son modèle économique coopératif, Optic 2000 revendique et développe depuis longtemps un positionnement social et solidaire articulé autour de son cheval de bataille: l'accès aux soins de qualité, au profit du plus grand nombre. Un engagement sans relâche qui passe par une véritable politique de proximité, des actions caritatives ou de prévention, et un dialogue permanent avec les organismes et les autorités de santé. Yves Guénin: un lobbyiste citoyen?



C.d.B: Vous êtes à la tête de l'enseigne leader en France concernant l'optique. Pouvez-vous nous expliquer quelles sont, selon vous, les vertus de votre business model un peu particulier?

Yves Guénin: Notre « business model », comme vous dites, a ceci de particulier qu’il n’est pas tant le fruit d’une stratégie que la conséquence directe de notre ADN. Depuis sa création dans les années 1960, Optic 2000 est en effet, un groupement coopératif présidé par un opticien, aujourd’hui Didier Papaz, élu par ses pairs.

Cela implique bien sûr un certain mode de gouvernance fondé sur la liberté d’adhésion des opticiens et une gestion démocratique et participative. Nos membres appelés associés, car détenteurs d’actions, sont habités par une histoire, des valeurs et un projet spécifiques. Au cours des vingt dernières années, certains observateurs jugeaient ce modèle coopératif désuet voire ringard… Mais je constate que, dans un univers économique instable et déboussolé, le modèle coopératif est, en réalité, très en avance sur son temps.

Optic 2000 est pourtant devenue une entreprise internationale. Le modèle coopératif est-il si différent?

En effet, quelles sont grandes questions qui agitent aujourd’hui les entreprises ? Elles ont essentiellement trait à la gouvernance et à la responsabilité sociale. Or, notre culture coopérative apporte des réponses originales et équilibrées à toutes ces préoccupations. Comme toutes les entreprises, Optic 2000 est bien sûr attentive aux conséquences de la crise économique et financière actuelle. Mais, à l’inverse de ce qui se passe dans de nombreuses autres firmes, Optic 2000 n’est nullement frappé par une crise de sens. Car, fort de nos valeurs coopératives, nous portons un regard différent sur l’économie : nous savons pourquoi nous travaillons et nous sommes fiers de ce que nous accomplissons au service de la santé des Français. Voilà notre « business model » : remplir du mieux que nous pouvons notre mission au service de nos clients et de la société. Pour nous, l’économie sociale n’est pas un concept. C’est une réalité vécue au quotidien.

Vous êtes considéré comme l'artisan du déploiement stratégique de l'enseigne. Quel est l'axe directeur de votre politique de développement ?

Ma priorité a toujours été de rechercher la proximité dans tous les sens du terme. En 1988, le groupe Optic 2000 comptait 236 points de vente. Il en compte aujourd’hui plus de 1200, répartis dans toute la France. Grâce aux progrès de notre implantation territoriale, un nombre croissant de Français a maintenant accès aux services d’opticiens professionnels. C’est une grande responsabilité que nous avons recherchée et que nous assumons avec fierté, détermination et sérieux. En effet, les opticiens membres d’Optic 2000 ne sont pas de simples commerçants. Ce sont des professionnels de la vision et des acteurs majeurs du système français de santé.

D’ailleurs, pour Optic 2000, la proximité n’est pas seulement de nature géographique. Conscient de remplir un rôle de quasi service public, nous cultivons aussi la proximité avec les autres acteurs du secteur de la santé. Nous estimons en effet que seule une coopération renforcée entre acteurs publics et privés permettra de relever les défis qui attendent notre pays sur les questions de santé dans un contexte budgétaire plus tendu. Nous avons ainsi démontré notre volonté de nouer des liens forts avec les Agences régionales de santé (ARS) récemment créées par l’Etat ainsi qu’avec les organismes complémentaires d’assurance maladie (OCAM) et bien sur avec l’industrie de la lunette française.

Justement, alors que l’on ne cesse de remettre en question la compétitivité française, Optic 2000 s’est signalé par la volonté de remettre le "made in France" au goût du jour. Quelles sont les raisons qui ont motivé ce choix ?

Optic 2000 est déjà le premier client de la lunetterie française dont nous apprécions le savoir-faire. En 2010, nos enseignes ont vendu 152.000 montures « made in France » représentant quelque 300.000 heures travaillées pour les entreprises françaises du secteur. Toutefois, nous avons souhaité aller plus loin avec, en 2011, le programme « Vision solidaire ». Celui-ci repose sur la conviction que la lunetterie française peut reconquérir des parts de marché et relever le défi que représente la concurrence des productions asiatiques à condition toutefois que l’on fasse preuve d’inventivité collective. C’est ce à quoi nous nous sommes attelés en prenant l’initiative de fédérer dans un même projet les fabricants lunetiers français, les organismes complémentaires d’assurance maladie et bien sûr les opticiens Optic 2000. L’objectif était d’élaborer un cahier des charges pointu répondant tout à la fois aux exigences de qualité des clients, de maîtrise des coûts OCAM et de rentabilité des fabricants. Ce projet a abouti. Il a en effet donné lieu à un appel d’offre portant sur la fabrication de 400.000 montures « made in France » qui seront diffusées dans nos enseignes. Il s’agit d’une petite révolution.

Une révolution permise par le modèle coopératif que nous évoquions?

Oui, ici encore nos valeurs coopératives ont été un grand atout. Notre gouvernance est fondée sur le respect d’autrui, le goût du dialogue et de la concertation. Cette expérience nous donne, je crois, une vraie aptitude à concilier et à fédérer au service de l’intérêt général. Elle a permis à Optic 2000 d’ouvrir la voie à une nouvelle forme d’engagement sociétal : nous étions déjà une entreprise « socialement solidaire ». Avec ce programme nous allons plus loin en nous affirmant aussi comme une entreprise « économiquement solidaire ».

Comment l'enseigne Optic 2000 se différencie-t-elle de ses principaux concurrents ?

Notre différence provient de notre culture d’entreprise. En effet, les opticiens Optic 2000 ne sont pas de simples vendeurs de lunettes. Ce sont des professionnels diplômés parfaitement conscients de leur rôle déterminant dans le bon fonctionnement du système français de santé. Le groupe Optic 2000 est ainsi viscéralement attaché à la mission de conseil des opticiens. Nous considérons que les personnes qui poussent la porte des enseignes Optic 2000 ne sont pas seulement des clients mais d'abord des patients qui méritent de l’attention, un conseil personnalisé pour choisir des lunettes spécifiques et adaptées à leurs besoins. Nous refusons la tendance actuelle à la standardisation et à la marchandisation des soins. Nous ne voulons pas « vendre à tout prix » mais apporter de vraies solutions aux problèmes de vue des personnes qui se tournent vers nous. Nous refusons la logique de soins au rabais prônée par certains dans le contexte actuel de tension budgétaire. Nous estimons qu’il y a d’autres solutions et que tout le monde doit pouvoir avoir accès à des soins de qualité.

Est-ce la raison pour laquelle le groupe Optic 2000 est engagé dans une démarche de responsabilité sociale volontariste ?

Les opticiens Optic 2000 conseillent, soignent et équipent au quotidien les hommes et les femmes qui éprouvent des problèmes de vue. C’est pour eux un métier mais aussi une vocation. Ils savent combien il est essentiel pour tout un chacun de jouir de la meilleure vue possible. Ils sont conscients plus que d’autres des conséquences d’une mauvaise vue en terme d’autonomie pour les individus. Dès lors, il est naturel de s’engager auprès des plus démunis afin de faciliter leur accès au soin et de devenir, en quelque sorte, des militants de la vision. Cela se traduit notamment par la collecte annuelle de 200.000 paires de lunettes usagées qui retrouvent une seconde vie au profit des plus démunis tant en France qu’à l’étranger.

Parlez-nous de vos actions, justement.

En Afrique nous avons engagé de vastes opérations de dépistage des problèmes de vue auprès des enfants qui sont ensuite équipés gratuitement en lunettes de vue, comme au Burkina-Faso, en Mauritanie et en Tunisie. Ce « militantisme de la vision » passe aussi par des opérations de prévention en liaison avec la sécurité routière ou, de façon plus innovante encore, par l’assistance aux personnes malvoyantes. Optic 2000 a ainsi ouvert en France quelque 69 centres agréés « basse vision ». A Paris, elle a également créé une structure unique en son genre : le Centre d’essais et de conseils en optique pour les personnes malvoyantes (CECOM) situé dans l’enceinte de l’hôpital des quinze vingt au sein de l’institut de la vision. Le CECOM propose un accompagnement aux personnes malvoyantes et à leurs proches : informations, essais et conseils sur les aides et les moyens visuels dont ils peuvent disposer pour améliorer leur confort de vue et donc leur confort de vie. Je précise que ces conseils sont totalement gratuits et qu’aucune vente n’est faite à cette occasion.

Vous portez parfois un regard sans complaisance sur notre système de santé, et on vous entend souvent plaider en faveur d'une "démarchandisation" de la santé. Comment se positionne Optic 2000 dans ce contexte ?

Il m’arrive en effet de dénoncer la « marchandisation » de la santé parce que je vois poindre le risque d’un système médical à deux vitesses dans lequel les moins aisés seraient priés de se tourner vers une sorte de « soin médical a minima », notamment en matière d’optique. Nous constatons ainsi que dans de nombreux pays ayant fait le choix de dérembourser progressivement les soins d’optique, les patients se tournent vers des soins au rabais faisant souvent intervenir l’automédication avec tous les risques que cela implique. Dans le domaine de la vue, on observe déjà, dans ces pays, le développement de pratiques s’apparentant à un véritable « marché bis » de l’optique : diffusion de loupes de vue (simples lunettes grossissantes fabriquées en série), développement des achats de lunettes de vue auprès de revendeurs non diplômés, sans consultation d’un ophtalmologiste, voire même parfois sur Internet…

Pour Optic 2000, il s’agit là d’une régression d’autant plus inacceptable qu’il est possible de mettre en œuvre d’autres solutions aux problèmes budgétaires par ailleurs réels rencontrés par notre système de santé. A notre sens, le salut passe par le renforcement de la coopération entre les différents acteurs publics et privés de la santé. Comme nous l’avons démontré avec notre programme « Vision Solidaire », lorsque tous les acteurs s’assoient autour d’une même table et coopèrent, il est possible de donner naissance à des solutions innovantes qui garantissent tout à la fois un haut niveau de prestation et une parfaite maîtrise des coûts. J’ai donc la conviction que si chacun assume sa part de responsabilité, le scandale d'une médecine à deux vitesses sera évité. Pour leur part, les opticiens du groupe Optic 2000 sont mobilisés et même déterminés.

La Rédaction