Ebola : pouvait-on éviter la crise?



Mardi 10 Novembre 2020


L'épidémie d'Ebola de 2014 a été 11 fois plus importante en termes de nombre de morts que l'ensemble des flambées d'Ebola précédentes, avec 11 316 décès dont 3 804 en Guinée. Plus de 5 ans après la fin de l’épidémie, retour sur une crise sanitaire qui s’est muée en crise sociale.



L’importance des signes avant-coureurs 

L'épidémie d'Ebola, une fièvre hémorragique très dangereuse, a commencé en décembre 2013 en Guinée et s'est rapidement propagée aux deux pays voisins, la Sierra Leone et le Liberia, à un rythme exponentiel, avec des centaines de cas par mois. L'OMS n'a cependant tiré la sonnette d'alarme qu'en août 2014, en déclenchant une "urgence sanitaire mondiale", bien après les alertes lancées par des ONG comme Médecins sans frontière.

En Guinée, il a fallu presque trois mois aux représentants de la santé et à leurs partenaires internationaux pour identifier le virus Ebola comme étant l’agent étiologique de la maladie. Pendant ce temps, le virus s’était solidement implanté et la propagation était prête à exploser.

Au 23 mars 2014, quelques cas isolés en Guinée avaient déjà été importés au Libéria et en Sierra Leone, mais n’avaient pas fait l’objet d’une détection, d’une investigation ni d’une notification officielle à l’OMS. Les flambées dans ces deux pays ont couvé pendant des semaines avant d’apparaître finalement au grand jour sous la forme de chaînes de transmission démultipliées qui ont envahi les grandes villes et sont devenues si nombreuses qu’il n’était plus possible de les suivre.
 
Un plan efficace sur le papier…

En août 2014, l’OMS a rédigé la Feuille de route pour la riposte au virus Ebola afin d’élaborer la stratégie centrale visant à mettre fin à cette flambée sans précédent ; ce document a jeté les bases d’une riposte de bien plus grande ampleur. À partir de cette feuille de route, le système des Nations Unies a établi une vue d’ensemble des besoins et exigences, qui a débouché sur la stratégie STEPP : STOPPER la flambée, TRAITER les personnes infectées, assurer (ENSURE) les services essentiels, PRÉSERVER la stabilité et PRÉVENIR d’autres flambées dans les pays encore préservés.

Ce plan s’est déroulé avec 3 grandes phases : 
Lors de la phase 1 (d’août à décembre 2014), l’OMS et ses partenaires se sont concentrés pour une montée en puissance rapide de la riposte avec :
• l'augmentation du nombre de centres de traitement Ebola et de lits pour les patients
• le recrutement rapide et la formation d’équipes chargées des inhumations sans risque et dans la dignité
• le renforcement des capacités de mobilisation sociale.
En janvier 2015, l’OMS et ses partenaires sont passés à la phase 2 des opérations (de janvier à juillet 2015). L’accent a alors été mis sur :
• l’augmentation des capacités de recherche des cas suspects ;
• l’augmentation des capacités de recherche des contacts
 
L’OMS et ses partenaires sont ensuite passés en phase 3 (d’août 2015 à la mi-2016), le but primordial étant d’interrompre toutes les dernières chaînes de transmission du virus.
• renforcer l’identification rapide de tous les cas, de tous les décès et de tous les contacts ;
• établir et maintenir des procédures sûres de triage des patients et la sécurité dans les établissements de santé ;
• créer des équipes multidisciplinaires d’intervention rapide aux niveaux régional et local dans les trois pays ;
• inciter les personnes et les communautés à se conformer aux mesures de santé publique ;
 
… mais une mise en œuvre compliquée 

Les pays d’Afrique de l’Ouest, qui n’ont jamais connu de flambée d’Ebola, étaient mal préparés face à cette maladie inattendue et méconnue, à tous les niveaux – de la détection précoce des premiers cas à la coordination d’une riposte adaptée. Les cliniciens n’avaient jamais pris en charge des patients atteints d’Ebola. Aucun laboratoire n’avait jamais analysé d’échantillons de patients Ebola à des fins de diagnostic. Aucun gouvernement n’avait jamais connu le bouleversement social et économique qui peut accompagner une flambée de cette maladie.

La Guinée, le Libéria et la Sierra Leone, qui figurent parmi les pays les plus pauvres au monde, ne sont sortis que depuis peu d’une longue période de guerre civile et de troubles qui ont gravement endommagé ou détruit les infrastructures sanitaires de base et créé une cohorte de jeunes adultes qui n’ont reçu aucune éducation ou très peu.

Les réseaux routiers, les services de transport et les télécommunications sont médiocres dans ces trois pays, en particulier dans les zones rurales. Ces faiblesses ont considérablement retardé le transport des patients vers les centres de traitement, l’acheminement des échantillons vers les laboratoires, la communication des alertes, les notifications, les appels à l’aide et les campagnes d’information du public
 
Parmi les raisons du retard à la réponse de la crise, Mme Stocking a aussi évoqué le problème des changements de mentalité sur place en Afrique, dans des communautés qui ont pratiqué pendant des centaines d'années des rites funéraires et auxquelles on demande brutalement de les abandonner, car ils favorisent la transmission du virus mortel. "Il y a eu sur place un très haut niveau de résistance" aux nouvelles consignes d'inhumation, qui ont été diffusées de manière "brutale", avec des messages tels que "Ebola tue", a-t-elle dit.
 
La transition vers une gestion nationale et la mise en place de nouveaux plans

"Les pays doivent être soutenus pour pouvoir se doter des ressources humaines nécessaires afin de répondre aux situations d'urgence, et être prêts à agir avec une précision militaire", a insisté Mme Chan, directrice de l'OMS Elle a par ailleurs déclaré que "la priorité était d'aider les pays à faire descendre le taux d'Ebola à zéro.

Ainsi, des systèmes de notification ont été mis sur pied afin d’analyser et de faire un suivi de la situation épidémique, ainsi que dans le but de contrôler les activités de riposte. Des analyses et des rapports réguliers sur le contexte épidémiologique et de la riposte à l’échelle nationale ont continué à être mis à disposition des pays.

D’autres travaux ont permis d’établir et d’institutionnaliser les équipes d’intervention rapide internationales, qui comprennent des équipes médicales étrangères pour la prise en charge clinique, les produits de diagnostic, la logistique, ainsi que la prévention et la lutte contre l’infection. Des procédures administratives et des formations préalables au déploiement ont été mises en place pour faire en sorte que les équipes soient prêtes à être déployées rapidement si nécessaire.

Il semble que ces procédures ont été efficaces car la crise est totalement éteinte depuis fin 2016.

Thomas Darras
Dans cet article : Ebola gestion de crise