Pour sortir du charbon, l’Inde se convertit au GNL



Jeudi 31 Aout 2023


En 2021, les BRICS ont dépassé pour la première fois le G7 en parité de pouvoir d’achat. Parmi ces outsiders de la communauté internationale, l’Inde, en passe de doubler la démographie chinoise, est en train de s’imposer comme un acteur international incontournable. Mais la question de l’énergie reste un talon d’Achille pour le sous-continent indien, dépendant des importations. Mise au point sur la stratégie énergétique du géant indien à l’aube de son ascension historique.



Inde : derrière ce tableau idyllique se cache une réalité moins enviable : l'Inde dépend encore du charbon pour plus de 40% de son énergie. (Photo d'illustration Creative Commons, blog Sunnyvake, USA)
L’Inde, une puissance mondiale naissante
 
Fin avril, l’Inde est devenue le pays le plus peuplé du monde, avec 1,425 milliard d’habitants. Sa croissance démographique exceptionnelle s’accompagne d’une croissance économique de 7,2 % pour l’année fiscale 2022-2023. L’Inde est désormais l'économie au sein du G20 qui connaît la croissance la plus rapide depuis 2014.

En dépit d’une population rurale à 70% et avec près de la moitié des actifs travaillant dans l’agriculture – qui représente 16 % du PIB – l’Inde est aussi un géant en matière d’industrialisation : le secteur secondaire représente 29 % du PIB et emploie 22 % des actifs, et le pays est le 2e producteur mondial de charbon, de ciment et d’acier, et le troisième producteur d’électricité.

L’Inde est également internationalement reconnue pour la qualité de ses productions de biens complexes à forte intensité de compétences et de capital, comme les automobiles ou les produits pharmaceutiques.

Avec le plan « Make in India » lancé en 2014 par le Premier ministre Narendra Modi, afin d’attirer des investissements étrangers, l’Inde connait un essor économique sans précédent, salué récemment par ses partenaires des BRICS. La réduction des barrières douanières dans les années 1990 et l’expansion de l’informatique ont également contribué à créer un marché des services conséquent qui attire en permanence de nouveaux investissements étrangers. L’Arabie saoudite cherche par exemple à investir 100 milliards de dollars en Inde dans les secteurs de l’énergie, de la pétrochimie, des raffineries, dans les infrastructures de transport, l’agriculture, l’extraction de minéraux et autres opérations de minage.

Cette progression économique de l’Inde se traduit dans la société. En 2019, l’accès à l’électricité a été étendu à 900 millions de personnes en l’espace de deux décennies. Des projets comme « Smart Cities Mission » (mission villes intelligentes) et « Housing for All » (logement pour tous) illustrent la volonté de l’État indien de réinvestir les gains de la croissance économique pour transformer la société indienne, encore très frugale, et marquée par des écarts de niveau de vie extrêmes.

Ce n’est donc pas sans raison que l’Inde se focalise sur la réduction de la pauvreté énergétique, et cherche à augmenter la part de l’énergie produite localement. L’Inde, pour mettre fin à la grande pauvreté, veut augmenter les revenus des ménages et assurer un approvisionnement en électricité fiable et abordable. La grande concentration de population dans certaines agglomérations rend également urgente la transition vers des énergies plus propres et moins émettrices de gaz à effets de serre et de particules.
 

La stratégie énergétique indienne : autonomie et transition énergétique au service de la croissance

« L’expansion de notre secteur énergétique crée de nouvelles opportunités d’investissement et de collaborations pour l’Inde », déclarait Narendra Modi durant la première édition de la semaine indienne de l’énergie qui s’est tenue à Bengaluru en février.

3e producteur de charbon au monde, l’Inde tire encore 44 % de son énergie du charbon en 2021. 38 % supplémentaires sont encore tirés du pétrole et de la biomasse. Ses importantes réserves de charbon permettent certes à l’Inde d’assurer une part conséquente de son approvisionnement énergétique, mais au détriment de l’environnement et de la santé de sa population. L’Inde est également contrainte d’importer massivement des hydrocarbures – le pays est le 2e importateur mondial d’énergies fossiles. Ce qui fait du pays le troisième consommateur mondial d’énergie, et le 3e émetteur planétaire de gaz à effet de serre liés à l’énergie.

Dans l’optique de devenir une puissance mondiale majeure et d’assurer sa croissance économique, l’Inde met donc l’accent sur son autonomie énergétique, espérant réduire sa dépendance extérieure tout en limitant les effets secondaires pour l’environnement. L’objectif est de s’appuyer sur un mix énergétique favorisant le déploiement rapide d’énergies à basses émissions carbones, combiné aux importations de pétrole et de gaz naturel pour soutenir la croissance, dans le but de réduire progressivement la part des énergies carbonées hautement polluantes comme le charbon. Le 22 juin, le Premier ministre Narendra Modi a d’ailleurs déclaré au sommet du G20, dont l’Inde assume actuellement la présidence tournante, que le pays était « le seul du G20 à tenir ses promesses faites à Paris sur le changement climatique ». Une affirmation confirmée par les faits pour le solaire et l’éolien, dont le pays a multiplié par quatre la puissance entre 2015 et 2022, mais aussi pour le nucléaire, avec pour objectif d’atteindre le zéro émission en 2070.

Mais les solutions nucléaire et renouvelables nécessitent beaucoup de temps et d’investissements. Pour atteindre ses objectifs de réduction d’émissions carbonées dans l’industrie et le transport, le pays se tourne logiquement vers le gaz naturel, considéré comme énergie de transition en ce qu’il émet deux fois moins de dioxyde de carbone que le charbon et un tiers de moins que le pétrole. De tous les hydrocarbures, le gaz naturel est en effet celui qui émet le moins de gaz à effet de serre et le moins de particules, tout en ayant un rendement énergétique comparable à celui du charbon. C’est pourquoi l’Inde envisage de faire passer la part du gaz naturel dans son bouquet énergétique de 6 % (en 2021) à 15 % en 2030.

Disposant aujourd’hui de 20.000 km de gazoducs, le pays entend étendre son infrastructure de 14.000 km supplémentaires qui devraient entrer en service d’ici trois ans. Il dispose également de nombreuses infrastructures pour le gaz naturel liquéfié (GNL), en particulier sur sa côte ouest, et prévoit de constituer des réserves stratégiques de gaz pour assurer sa sécurité énergétique.

Une autre étape a été franchie en janvier dernier, lorsque le ministre du pétrole Hardeep Singh Puri a annoncé « un investissement de 58 milliards de dollars pour l’exploration et la production de pétrole et de gaz naturel en 2023 ».

Un mois plus tard, le Ghana faisait appel à l’Inde pour investir dans la prospection et l’exploitation des ressources d’hydrocarbures du pays, en particulier de gaz. Début juillet, c’était au tour du ministre des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, de se rendre en Tanzanie pour discuter de la possibilité d’un partenariat de longue durée impliquant l’Inde dans l’exploitation du gaz naturel tanzanien.

Les pays d’Afrique ne sont pas les seuls à vouloir surfer sur les appétits indiens. En juin, une réunion entre l’Inde et l’Irak visait à favoriser les investissements indiens dans le pays du Moyen-Orient afin de capter le gaz naturel actuellement brûlé par manque d’infrastructure. La nouvelle vient de tombe r, l’Inde va bien construire en Irak un terminal de GNL pour exporter vers ses côtes le gaz naturel irakien.

L’Inde s’intéresse aussi aux nouveaux venus sur le marché gazier, en prenant part au méga-projet d’exploitation des gisements découverts au Mozambique. La relative proximité géographique, le besoin d’investissements étrangers du Mozambique, le besoin croissant de gaz naturel et l’ampleur des réserves à exploiter confèrent à ce projet une importance stratégique pour l’Inde. 3 entreprises indiennes participent ainsi au consortium Mozambique LNG aux côtés d’énergéticiens français et japonais, ou encore thaïlandais, alors que 90% de la production future a déjà fait l’objet d’acquisition, principalement par l’Union Européenne et des pays d’Asie.

La Rédaction