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Cuba s’ouvre au privé : eldorado impossible ou marché frontière à haut risque ?




Vendredi 19 Juin 2026


Le programme de réformes lancé par Cuba pourrait modifier en profondeur l’environnement des affaires sur l’île. Mais entre promesses d’ouverture, sanctions américaines, pénuries de devises et insécurité réglementaire, le pays reste un pari réservé aux investisseurs les plus patients.



Cuba : un paradoxe au gros potentiel

Pour les milieux d’affaires, Cuba a toujours été un paradoxe. L’île dispose d’atouts considérables : une position géographique stratégique dans les Caraïbes, une population éduquée, un potentiel touristique reconnu, des besoins immenses en infrastructures, en énergie, en agroalimentaire et en services. Mais elle reste aussi l’un des marchés les plus difficiles d’accès au monde, prisonnier d’un modèle administré, de sanctions américaines, d’une monnaie fragile et d’un environnement juridique souvent opaque.

Le vaste programme de réformes économiques annoncé par La Havane pourrait changer une partie de cette équation. En élargissant le rôle du secteur privé, en envisageant une plus grande autonomie des entreprises, en ouvrant davantage l’économie à la diaspora et aux capitaux étrangers, Cuba envoie un message clair : l’État ne peut plus tout faire seul.

Quelles réformes à Cuba ?

Le premier changement important concerne les entreprises privées cubaines. Depuis plusieurs années, le pays a déjà autorisé la création de petites et moyennes entreprises non étatiques. Cette ouverture avait permis l’émergence d’un tissu entrepreneurial, notamment dans la restauration, les services, la distribution, le transport, l’artisanat et certaines activités liées au tourisme. Le nouveau cycle de réformes pourrait aller plus loin, en permettant à ces entreprises de grandir, d’employer davantage, d’accéder plus facilement à certains marchés et de dialoguer plus directement avec des partenaires étrangers.
C’est un changement potentiellement majeur. Une entreprise privée cubaine trop petite, trop contrainte et trop dépendante de circuits administratifs ne peut pas répondre aux besoins du pays. Pour améliorer l’offre de biens et de services, il faut des acteurs capables d’importer, de produire, de stocker, de financer et de distribuer. Autrement dit, il faut laisser émerger de vraies entreprises.

Vers un nouveau marché pour quelques acteurs clé

 
Les secteurs les plus prometteurs sont évidents. L’agroalimentaire arrive en tête. Cuba importe une grande partie de ce qu’elle consomme et souffre de pénuries récurrentes. Tout investissement capable d’augmenter la production locale, de moderniser la chaîne logistique, de réduire les pertes ou de développer la transformation alimentaire répond à un besoin immédiat.
L’énergie constitue un deuxième axe stratégique. Les coupures d’électricité sont devenues l’un des symptômes les plus visibles de la crise cubaine. Le réseau est vieillissant, les capacités de production insuffisantes et l’approvisionnement en carburant vulnérable. Les solutions décentralisées, les renouvelables, la maintenance industrielle et l’efficacité énergétique pourraient trouver un terrain favorable, à condition que les mécanismes de paiement et les garanties contractuelles soient crédibles.
Le tourisme reste un autre pilier potentiel, même affaibli. Cuba conserve une marque internationale forte : La Havane, Varadero, Trinidad, Santiago, la musique, le patrimoine, les plages, la culture. Mais le secteur souffre de la dégradation des infrastructures, de la concurrence régionale, des difficultés de paiement international et de l’incertitude géopolitique. Une ouverture mieux encadrée pourrait attirer des opérateurs spécialisés, mais le redressement ne sera pas immédiat.

Des obstacles majeurs pour les entreprises

Les services aux entreprises, la logistique, le numérique, les paiements, la distribution et certains segments immobiliers pourraient également bénéficier du changement de cap. Dans une économie où beaucoup manque, presque tout peut devenir opportunité. Mais cette formule est trompeuse : un marché de pénurie n’est pas automatiquement un marché rentable. Encore faut-il pouvoir importer, payer, convertir, employer, facturer, récupérer ses bénéfices et faire respecter ses contrats.
C’est ici que les obstacles apparaissent. Le premier est financier. Cuba manque de devises. Son système bancaire est fragile et son insertion dans les circuits financiers internationaux est compliquée par les sanctions américaines. Pour une entreprise étrangère, le risque n’est pas seulement de vendre à Cuba, mais d’être effectivement payée, dans une devise utilisable, à un horizon raisonnable.
Le deuxième obstacle est réglementaire. Les réformes annoncées devront être traduites en textes d’application, procédures, licences, contrats-types et garanties. Les investisseurs regarderont moins les discours que les détails : qui peut posséder quoi ? Dans quelles conditions ? Avec quelle fiscalité ? Quelle possibilité de sortie ? Quelle protection en cas de litige ? Quel accès au foncier, aux devises, aux importations et à la main-d’œuvre ?
Le troisième obstacle est politique. Cuba reste un régime à parti unique. L’arbitraire administratif, la lenteur bureaucratique et la possibilité d’un revirement réglementaire constituent des risques réels. Les investisseurs habitués aux marchés frontières savent gérer l’incertitude, mais ils exigent au minimum une direction claire. Or le modèle cubain reste traversé par une tension entre ouverture économique et contrôle politique.

Un marché risqué qui devra faire ses preuves

Dans ce contexte, la diaspora cubaine pourrait jouer un rôle clé. Elle connaît le pays, dispose de liens familiaux, comprend les besoins locaux et peut mobiliser des capitaux plus rapidement que de grands investisseurs institutionnels. Mais elle est aussi politiquement divisée et souvent méfiante à l’égard de La Havane. Pour convaincre cette diaspora d’investir massivement, le gouvernement devra offrir autre chose que des slogans : il faudra des droits, des garanties, une sécurité juridique et une capacité à rapatrier les profits.
Cuba n’est donc pas un eldorado. C’est un marché frontière à très haut risque. Les premières opportunités pourraient concerner des acteurs agiles, régionaux, familiers des environnements complexes, capables d’opérer avec des marges de manœuvre limitées et d’accepter des retours longs. Les grands groupes internationaux, eux, attendront probablement des preuves : stabilité des règles, amélioration des paiements, protection des investissements et signaux politiques cohérents.
La grande question est de savoir si Cuba veut seulement soulager une crise ou construire un véritable climat des affaires. Dans le premier cas, les réformes ouvriront des espaces ponctuels, utiles mais fragiles. Dans le second, elles pourraient transformer l’île en marché d’investissement de long terme.
Pour l’instant, la prudence s’impose. Les opportunités existent, les besoins sont immenses, mais le risque reste systémique. À Cuba, le potentiel économique est indéniable. Sa monétisation dépendra d’une chose : la capacité du pouvoir à transformer une ouverture contrainte en règles fiables.

 

François Lapierre

Dans cet article : castro, cuba, économie, libéralisme, réformes



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