Carnets du Business


           

Franck Palizzotto, Carrefour City de Saint-Lazare : « Avec la fermeture de mon magasin, plus de 2000 usagers seraient privés d’un service le dimanche »




Mercredi 3 Juillet 2013


Franck Palizzotto, 35 ans, est locataire-gérant de la boutique Carrefour City située dans la galerie marchande flambant neuve de la Gare Saint-Lazare à Paris. Ce jeune chef d’entreprise dynamique -et déjà expérimenté- est aujourd’hui partagé entre colère et incompréhension. Il y a peu de temps, il a reçu une plainte de la direction du travail. Une nouvelle affaire de harcèlement, de mise en danger des salariés ou de licenciement abusif ? Rien de tout cela : le gérant est accusé d’avoir…ouvert les portes de son commerce le dimanche. Et dans cette affaire, comme dans tant d’autres qui portent sur le travail dominical, les salariés soutiennent leur patron. L’ensemble du Carrefour City se mobilise pour continuer à travailler et prépare la comparution en référé de M. Palizzotto prévue le 10 juillet prochain.



Pour quelles raisons êtes-vous convoqué devant le tribunal ?

Crédit photo - Wikimedia
Crédit photo - Wikimedia
Notre magasin a ouvert en 2012. La Gare Saint Lazare venait alors de subir d’importants travaux de rénovation et 80 boutiques, dont la nôtre, ont été invitées à s’installer sur les lieux. 3 500 à 4 000 clients font des achats dans notre magasin chaque jour, sept jour sur sept. Dix à quinze personnes travaillent ainsi quotidiennement dans ce magasin de 391 m². Mais depuis quelque temps, je reçois des courriers de l’inspection du travail m’expliquant que je n’ai aucune dérogation pour ouvrir le dimanche après 13 h. Il y a deux semaines, l’administration s’est faite plus insistante : nous avons vu débarquer au magasin deux inspecteurs du travail qui m’ont affirmé qu’une opération coup de poing se déroulait à Paris contre l’ouverture dominicale des commerces. Puis on m’a remis une convocation me sommant de me rendre au tribunal de grande instance à la date du 10 juillet. Mon chef d’inculpation : le « non-respect de l’obligation de fermeture hebdomadaire ».

Le dimanche est-il pour vous un jour comme les autres ?

Plus de 2 000 clients fréquentent le magasin le dimanche entre 13h et 22h. Il y a donc une vraie demande ce jour-là. Plus des deux tiers de notre chiffre d’affaires le dimanche sont réalisés après 13 h. Ça n’a d’ailleurs rien de surprenant : 50 % de nos recettes proviennent de la vente d’article de snacking ; c’est-à-dire de produits tels que des sandwichs, des boissons, ou des desserts à consommer sur le pouce. Il est donc normal que notre pic d’activité coïncide avec les heures où il est plus difficile de trouver de quoi se restaurer.

Quelles seraient les conséquences d’une fermeture de votre enseigne le dimanche ?

Avec la fermeture de mon magasin, plus de 2000 usagers seraient privés d’un service le dimanche. Les touristes qui cherchent de quoi s’alimenter avant de monter dans leurs trains auraient très peu de solutions alternatives puisque les trains en direction de la Normandie ne proposent plus de restauration à bord. On est bien face à un sujet d’intérêt public ! D’autant plus qu’en cas de fermeture, c’est toute la gestion du personnel qu’il me faudrait revoir. Nous sommes ouverts de 7 h à 23 h en semaine et de 9 h à 22 h le dimanche pour mieux répondre à la demande de notre marché qui est un marché de proximité. Le dimanche, 8 personnes, dont 3 en CDI, travaillent de 9 h à 12 h dans le magasin. Ces personnes prennent leur temps de repos hebdomadaire pendant la semaine et sont donc remplacées par d’autres salariés embauchés à cet effet. Pour donner leur temps de repos hebdomadaire aux salariés qui travaillent le dimanche, nous devons mettre en place ce type rotations de personnel et répartir le temps de travail.
 
En cas de fermeture le dimanche, je serais obligé de licencier : les emplois de mes salariés qui ne travaillent que le week-end serait supprimé. Ceux-ci représentent l’équivalent en temps de travail de 4 CDI à temps plein : cela n’a rien de négligeable ! Je me verrais aussi contraint de supprimer les postes de l’équipe qui travaille ce jour-ci, ainsi que l’ensemble de ses remplaçants. Autrement dit, la fermeture dominicale aurait des répercussions sur le temps de travail d’un tiers de notre effectif qui compte une trentaine de personnes.
 
Bien sûr, je ne conteste pas le principe de la loi qui garantit aux employés un temps de repos hebdomadaire d’une journée au minimum. Il faut protéger les salariés des demandes excessives, car elles peuvent exister. Mais il me semble que l’on vide complètement cette règle de sa substance en l’invoquant pour mettre des employés sur le carreau à une époque où il est difficile de trouver un emploi.

Comment vos salariés perçoivent-ils cette situation ?

Ils sont évidemment très inquiets. Suite au dernier passage de l’inspection du travail, plusieurs sont venus me voir en me demandant tout bonnement ce qu’ils allaient devenir. Ces salariés sont volontaires pour travailler le dimanche. La plupart sont des étudiants. Ils financent leurs études grâce à un petit boulot le week-end, car leurs parents ne peuvent pas forcément les aider et ils ne peuvent pas travailler la semaine.
 
Je les ai invités à s’exprimer sur le principe du travail dominical dans notre magasin. 80 % d’entre eux l’ont approuvé. Les étudiants qui travaillent chez nous le dimanche ont même envoyé des courriers collectifs à l’inspection du travail, au préfet et au ministre du Travail.

D’après vous faut-il changer la loi ?

En l’état actuel de la législation, des magasins de bricolage, ou d’ameublement ont le droit d’ouvrir le dimanche mais pas les supérettes. On peut s’acheter une table de chevet le dimanche mais pas un sandwich !  Je ne sais pas s’il faut aller jusqu’à changer la loi ou assouplir son application. Ce que je sais c’est que j’ai fait toute ma carrière dans la grande distribution, et que j’ai rarement vu autant d’acharnement de la part de l’administration pour faire fermer un commerce dont l’ouverture 7 jours sur 7 arrange tant de monde. Il existe pourtant des solutions s’agissant des gares. A l’instar des aéroports, elles pourraient bénéficier d’une dérogation. Cela me semblerait être une mesure de bon sens ! Je ne vois pas vraiment quelle différence il pourrait y avoir entre un aéroport qui voit défiler des milliers de personnes chaque jour entre 5 h du matin et minuit le soir, et un hub comme la Gare Saint-Lazare, qui est à la fois une gare nationale, régionale, et métropolitaine.

Quel est le profil du client du dimanche ?

Nous servons une clientèle de passage. Pour l’écrasante majorité, elle est composée   de voyageurs qui empruntent les lignes nationales ou régionales et prennent un repas entre deux trains. Le service que nous proposons est d’autant plus apprécié qu’il n’existe pas –je le rappelle- de service de restauration dans les trains. Nous avons d’ailleurs fait évoluer notre magasin en fonction des besoins spécifiques de la clientèle. Nous avons par exemple installé six mange-debouts et des fours à micro-ondes pour permettre aux clients qui passent chez nous pour se restaurer de le faire dans des conditions agréables.

Qu’attendez-vous des semaines qui viennent ?

Pour ma part, je souhaiterais simplement que le TGI me donne raison, que nous parvenions à décrocher une dérogation qui nous permettrait d’ouvrir le magasin comme nous l’avons fait jusqu’à présent. Mon intérêt personnel est bien sûr de maintenir le niveau de mon chiffre d’affaires, mais il y a plus important : mes salariés ont besoin de pouvoir travailler, leur emploi doit être sauvé. Les clients devraient pouvoir être servis alors qu’ils en ont besoin. Même l’État y perdrait à voir le magasin fermer le dimanche puisque cela se traduirait par une perte d’activité et donc de TVA.
 
Nous sommes dans un contexte économique très défavorable. Lorsque les gens sont volontaires, et qu’on leur propose de travailler dans les modalités qui leur conviennent, on ne devrait pas les en empêcher. J’ai parfois l’impression que le monde marche sur la tête, mais, au moins, je ne suis pas le seul à le penser.

Propos recueillis le 26 juin 2013.

La rédaction





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