Carnets du Business


           

Jean-Michel Germa, le progressisme et l'entrepreneuriat : au-delà des clichés




Jeudi 11 Juillet 2013


Le fondateur de La Compagnie du Vent, Jean-Michel Germa incarne le visage d’un entrepreneuriat atypique. Scientifique de formation et passionné d’écologie, il est devenu chef d’entreprise par nécessité. Fort d’une conception de l’industrie qu’il veut toute entière tournée vers son utilité sociale, Jean-Michel Germa entrevoit la possibilité d’une France économiquement solide et proche de ses PME.



Le bruissement médiatique vous catalogue comme un homme très engagé en faveur de l’écologie et des valeurs progressistes. Sur quelles convictions faites-vous reposer cet « engagement » que l’on vous prête ?

Jean-MIchel Germa : "Je suis devenu entrepreneur parce qu’il me fallait l’être"
Jean-MIchel Germa : "Je suis devenu entrepreneur parce qu’il me fallait l’être"
Jean-Michel Germa : J’imagine que c’est une forme de passion pour mon métier qui me vaut une telle réputation. En tant que physicien, j’ai toujours eu l’ambition d’apporter une contribution technologique utile et capable d’améliorer la vie des hommes. Cette perspective me mobilise à titre personnel et professionnel depuis mes débuts. Lorsque j’ai démarré mon entreprise, j’étais inspiré, j’avais l’appétit de développer quelque chose de nouveau, et j’avais le sentiment de n’avoir pas grand-chose à perdre. Cet état d’esprit m’a valu quelques réussites : j’ai réalisé la première éolienne française, le premier parc éolien du territoire, le premier parc éolien du continent africain, etc.

Mais l’énergie est une industrie extrêmement intensive en capital. Et lorsque j’ai créé mon entreprise, je n’avais pas les fonds nécessaires. Je me suis alors demandé : « faut-il que je change le capitalisme pour changer le monde, ou apprendre moi-même les règles de la gestion d’entreprise pour mieux parvenir à mes fins ? » Et c’est comme cela que je suis devenu entrepreneur parce qu’il me fallait l’être. Cela m’a réussi, mais je n’oublie pas que, même en étant très pragmatique, l’échec est toujours possible. Je m’efforce donc de toujours garder à l’esprit que j’ai eu beaucoup de chance de m’être trouvé au bon endroit, au bon moment, à une époque où mes centres d’intérêt étaient porteurs. D’ailleurs, j’imagine que si je n’avais pas eu cette chance, quelqu’un d’autre que moi aurait pu tout aussi bien le faire à ma place.

Vous êtes tout de même considéré comme un précurseur dans le domaine des énergies renouvelables. Sont-ce votre expertise technique et votre cursus qui vous ont amené à vous intéresser aux questions écologiques, ou est-ce l’inverse ?

Jean-Michel Germa : À l’origine, j’ai un goût prononcé pour les sujets technologiques et l’organisation. Lorsque j’ai créé mon entreprise, mon unique objectif était alors de mettre sur pieds une éolienne et d’exploiter certaines propriétés physiques pour produire de l’énergie. Quand j’y suis enfin parvenu, j’étais comblé. À l’époque, tout mon temps est passé dans ce projet et la perspective de renouveler un secteur d’activité me semblait à la fois utile et fascinante. C’est toujours le cas aujourd’hui d’ailleurs.

Comment, selon vous, a évolué la prise en compte par les gouvernements successifs de gauche comme de droite des enjeux environnementaux et de la transition énergétique ?

Jean-Michel Germa : Depuis le début des années 1970, l’opinion publique prend progressivement conscience de l’étroite relation entre consommation d’énergie et préservation des ressources indispensables à la vie. La transition énergétique est l’une des réponses proposées aux questions soulevées par ces nouvelles considérations écologiques. Naturellement, les gouvernements accompagnent cette évolution des mentalités en adaptant leur position sur le sujet. Mais leur engagement à l’égard des énergies renouvelables me paraît encore beaucoup trop timide aujourd’hui, vu leur immense intérêt économique et social pour la collectivité.
 
Les pouvoirs publics ont été à l’origine de l’émergence de grandes corporations énergétiques en France. Celles-ci sont depuis devenues des lobbies très puissants. Il est aujourd’hui difficile au gouvernement de fixer des limites aux filières nucléaires, ou pétrolières quand celles-ci ont été soutenues par l’État pendant plusieurs décennies. Malheureusement, cela ne profite pas au développement des énergies vertes et je demeure convaincu que les gouvernements de droite comme de gauche pourraient faire davantage pour elles.

Votre histoire entrepreneuriale est celle d’une réelle success-story. Alors que la tradition politique française tend à opposer les valeurs dites « humanistes » et le monde de l’entreprise, comment un homme comme vous se positionne-t-il sur l’échiquier managérial ? Quel style de management préconisez-vous ?

Jean-Michel Germa : Je vois autour de moi beaucoup de personnes qui me sollicitent pour des conseils : de jeunes entrepreneurs, des business angels, et bien d’autres. Je suis toujours effaré de voir combien ils sont nombreux à s’engager dans les affaires avec pour seul objectif de gagner de l’argent. « L’argent est un bon valet, mais un mauvais maître », écrivait Alexandre Dumas. Cet auteur résume ici ma pensée bien mieux que je ne le ferais moi-même. Ce principe est pour moi une règle d’or.
 
Quand on se lance dans un projet, l’argent est une rémunération nécessaire, mais secondaire. Lorsque j’ai fondé La Compagnie du Vent, je gagnais à peine le SMIC. En débutant, la plupart des chefs d’entreprise ont connu et connaissent encore cette situation. Personnellement, cela ne m’a jamais gêné, car j’avais de l’intérêt pour mon travail, et j’étais excité par la perspective de démontrer l’utilité de mon projet. Un seul risque m’importait alors, celui de me tromper, mais l’enthousiasme me protégeait contre la peur d’avoir tort.
 
S’il n’y avait eu que l’appât du gain, j’aurais probablement baissé les bras avant d’aboutir. Et plus généralement, l’idée que les meilleurs ingénieurs de notre pays n’utiliseraient leurs talents qu’à des fins d’intérêt personnel et de carrière me paraît, au mieux, triste pour eux, au pire, grave pour la collectivité. On ne peut pas être performant en n’étant qu’un mercenaire. L’éthique n’est pas un vain mot, mais l’un des ingrédients indispensables pour réussir une entreprise. Or une succes-story ne concerne jamais qu’une seule personne, elle est notre avenir sociétal et se nourrit d’un mélange d’ambition et de morale.

On parle beaucoup de compétitivité des entreprises françaises en ce moment. Quels sont selon vous les principaux freins à celle-ci ?

Jean-Michel Germa : Le coût du travail est souvent cité comme étant un premier problème, mais ce n’est pas le plus important à mon sens. Derrière la question de la compétitivité se cache en fait celle de la performance économique de notre pays. On en revient ainsi souvent à comparer la France et l’Allemagne ; la première étant présentée comme empêtrée dans 70 milliards d’euros de déficit commercial, la seconde s’illustrant avec ses 170 milliards d’euros d’excédents.

Je voudrais attirer l’attention sur une autre donnée : chez nous, le nombre d’ETI (NDLR : Entreprise de Taille Intermédiaire) décline, tandis qu’en Allemagne, ce chiffre croît et est déjà deux fois plus important qu’en France. Ce constat est un aveu de faiblesse extrêmement regrettable. Car ce sont ces ETI qui sont au contact des marchés et des besoins émergents. Ce sont également elles qui créent le plus d’emplois sur le territoire national. Elles représentent notre avenir. Mais elles se trouvent aujourd’hui confrontées à toutes les difficultés et ne parviennent pas à grandir chez nous, tandis qu’en Allemagne, tout est fait pour les protéger.

Olivier Passet, Directeur des synthèses économiques de Xerfi, met en garde contre « l’illusion des solutions clé en main », dans une interview intitulée, « soyons rigoureusement différents de l’Allemagne » (18/06/2013). Vous qui évoquez le modèle allemand, dans quelle mesure pensez-vous qu’il est transposable en France ?

Jean-Michel Germa : Le modèle allemand se fonde avant tout sur un trépied solide. C’est cela qui m’intéresse. Premièrement, depuis 1965 en Allemagne, une loi protège les actionnaires minoritaires des PME contre les décisions que pourraient prendre les grands groupes les contrôlant et qui leur seraient préjudiciables. D’autre part, depuis 1948, l’Allemagne possède une banque publique d’investissement, la KfW (NDLR : la Kreditanstalt für Wiederaufbau, ou Établissement de crédit pour la reconstruction). Et enfin, le code des sociétés allemand impose la cogestion qui permet le vote des représentants des salariés dans le conseil d’administration des entreprises.
 
La France est en retard. Dans notre pays, les salariés ne votent pas dans les conseils d’administration et ont au mieux le droit d’y être présents sans pour autant avoir le droit de s’y exprimer. Les actionnaires minoritaires des sociétés non côtées ne sont pas protégés contre la volonté des grands groupes lorsque celle-ci est préjudiciable à leurs intérêts. Pour autant, rien n’empêcherait la France de se doter de mécanismes similaires à ceux qui profitent à l’Allemagne.
 
Si notre Banque Publique d’Investissement est née en janvier 2013, et si le vote des employés dans les conseils d’administration a bien été préconisé par le rapport Gallois fin 2012, la loi n’offre actuellement aucune protection aux actionnaires minoritaires spoliés par des décisions qui seraient prises au nom de stratégies de groupe. J’ai donc proposé aux députés et sénateurs de l’Hérault, ainsi qu’à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Montpellier de défendre un texte de loi qui permettrait à la France de disposer du même principe de protection que l’Allemagne. Ces élus de tous bords ont endossé ce projet et ont saisi le parlement et le gouvernement. C’est pour moi la meilleure preuve que la France peut évoluer. Car ces considérations n’ont rien de culturel : elles relèvent simplement de choix managériaux et politiques !

En quoi consiste ce projet de loi dont vous êtes porteur ? Quelles seraient selon vous les mesures les plus urgentes à prendre pour permettre aux PME de se développer et d’accéder plus facilement au statut d’ETI ?

Jean-Michel Germa : Ce travail législatif se fonde en grande partie sur un rapport parlementaire remis à François Fillon en 2010. L’auteur de ce rapport, le Sénateur Bruno Retailleau, décrit très bien la situation des ETI et des PME en France et explique les raisons du déficit du nombre d’ETI. Dans son document, il explique notamment, et je le cite, que « les grands groupes français, qui veillent à ne pas avoir de concurrence forte, absorbent de manière intense les PME ».

C’est un vrai problème notamment parce que lorsqu’un grand groupe devient actionnaire majoritaire d’une société, aucune disposition légale ne le dissuade de ne pas respecter l’intérêt des actionnaires minoritaires. En France, avec 51 % du capital d’une PME, un grand groupe peut ainsi disposer comme bon lui semble de cette entreprise sans qu’il soit réellement possible de le dissuader de faire régner la loi du plus fort. En Allemagne à nouveau, le grand groupe serait tenu de dédommager immédiatement et directement les actionnaires minoritaires pour respecter l’équilibre des intérêts. Mais ce n’est pas le cas chez nous.

Il résulte de la situation actuelle une méfiance profonde des patrons de PME qui préfèrent parfois stagner plutôt que de toquer à la porte d’une grande entreprise pour accompagner leur développement. Ces chefs d’entreprises renoncent en effet parfois à faire grandir leur société, de peur que leur voix ne pèse plus dans les prises de décision, redoutant même parfois d’être mis à la porte et de voir la valeur de leur parts gravement dévalorisée. Cette crainte est à l’évidence néfaste pour le tissu entrepreneurial français puisqu’elle a conduit à son atrophie et une perte considérable de sa diversité. Un capitalisme régulé et encadré par la loi, tel qu’en Allemagne, serait en mesure de restaurer la confiance des patrons de PME. En France, il nous faut donc encore rompre avec le capitalisme du plus fort. Le but est simplement de rétablir une relation de confiance entre les grands groupes et les PME de telle sorte qu’ici comme outre Rhin, ces dernières deviennent de puissantes ETI, créatrices d’emplois et exportatrices, pour le plus grand bien de notre économie.

La rédaction





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