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La guerre des drones : quelles conséquences ?




Jeudi 23 Mai 2013


Le ministre de la Défense, Jean Yves Le Drian a récemment annoncé l'intention de doter la France de deux drones américains Reaper, construits par General Atomics. Cette annonce constitue l’occasion de revenir sur les capacités françaises et plus largement sur l’utilité de déployer des drones au sein des conflits ainsi que la moralité des actions à distance.



La France commandera des drones aux États-Unis

Le Harfand d'EADS - Crédit photo : Duch.seb
Le Harfand d'EADS - Crédit photo : Duch.seb
Des négociations sont actuellement en cours afin d’acheter deux MQ-9 Reaper aux Américains. Ces drones d’observation, possédant la capacité d’être armés et de mener des missions de combat, auraient pour objectif d’être déployés sur le théâtre malien avant la fin de l’année 2013. Ils ne seraient toutefois pas armés et donc simplement utilisés pour des missions de surveillance. Pour autant, l’adaptation offensive serait assez aisée si l’on considère que la France dispose de missiles Hellfire(1) adaptables sur les MQ-9 Reaper. En parallèle, des négociations sont en cours avec l’État d’Israël qui avait déjà permis à Cassidian (filiale d’EADS) de développer les drones Harfang sur une base de leur drone RQ-5 Hunter. Technologie vieillissante et datant de la fin des années 1990, mais toujours utilisée par l’armée française. Déjà engagés au Mali, ces drones français ont été déployés à chaque phase de l’opération Serval qui, en plus de leur mission de surveillance, permettent la désignation laser des cibles pour l’aviation et la marine.
 
Le ministre Jean-Yves Le Drian précise que la « France ne produit pas de drones, ce qui est invraisemblable pour une nation qui a un savoir-faire technologique, aéronautique, électronique considérable avec des entreprises majeures qui étaient en situation de pouvoir le faire ». Une solution de développement au niveau européen serait une issue viable, ajoute le ministre. Pourtant, EADS avec le Talarion et BAE-Dassault avec le Télémos proposent déjà deux drones, certes à l’échelle du prototype et bien loin d’un service opérationnel. Mais au-delà du retard technologique de la France et de l’Europe, comment gérer efficacement l’action d’armes comme les drones ?

De la cohérence d'utiliser les drones sur le champ de bataille

Les conflits semblent avoir une nature de plus en plus « déshumanisée » et l’on observe à ce titre une propension décroissante à présenter un affrontement humain avec l’opposant. Certes, le soldat est davantage protégé et la projection de puissance y est favorisée (c’est-à-dire l’utilisation de la capacité des armes) au détriment de la projection de forces (l’occupation du terrain par l’armée), oubliant parfois la profonde visée politique de tout conflit. La technologie, notamment par l’utilisation des drones, joue-t-elle alors un rôle perturbateur dans la prise de décision et dans l'établissement des stratégies ?
 
La tendance au désengagement humain sur le champ de bataille implique que les conflits sont menés à distance, les troupes succédant de plus en plus aux frappes. Cette configuration idéologique de la France, qui est aussi de celle de nombreux autres pays, est intimement liée au développement de la doctrine « zéro mort »(2) que connaissent ces États. Nous assistons, il est vrai, à une prise de distance de l'humain sur le champ de bataille. La « guerre » ne se joue plus exclusivement en direct et les drones participent pour une large part à cette distanciation puisqu’ils permettent non seulement une surveillance, mais aussi un appui et une élimination des menaces humaines si cela est nécessaire. Cette distance de l’être humain vis-à-vis du champ de bataille, déjà présente avec l’usage de l’arme aérienne et de l’artillerie, l’est encore davantage lorsqu’il est question d’éliminer une cible par un exécutant se trouvant à plusieurs milliers de kilomètres de cette dernière.
 
Les drones, comme toute technologie militaire avancée, ne doivent pas être considérés comme une fin en soi. En ce sens, et même si elle permet d’épargner des vies humaines (du moins du côté de la puissance qui dispose de l’avantage technologique), la tendance lourde consistant à désengager l'aspect humain au sein des conflits n'est en soi, pas une avancée, mais plutôt une régression. La dimension aérienne et ses applications ont pour effet principal de réaliser une « efficacité technique » au sens où l'entend Vincent Desportes. Autant l'efficacité technique est-elle utile, autant est-il important de constater qu'elle ne constitue pas une fin en soi. Se concentrer sur les capacités de puissance des armées, reviendraient à ne pas considérer l’aspect politique des conflits au sens où pourrait l’entendre Clausewitz(3). Il faut donc garder en mémoire l’efficacité que procure une projection de forces (présence des troupes et du matériel sur un territoire) et donc une occupation physique du terrain.

Quelle moralité pour les engagements à distance ?

Mais comment dans un tel environnement faire la part des choses entre la réalité et la fiction, entre la vie et la mort ? Les États-Unis, leader une fois de plus dans le domaine de la virtualisation de la guerre vont même, pour leurs campagnes de recrutement, jusqu'à créer des simulateurs de combat incitant les recrues potentielles à « tester » l'expérience de la guerre. Mais le problème reste intact : quelle conscience de la réalité auront les nouveaux soldats ? L'expérience de combat est parfois vécue comme la continuité d'un jeu virtuel. En outre, les soldats pilotes de drones – pilotes en quelque sorte dématérialisés – ont-ils conscience de leurs tâches ? La virtualité du combat peut entraîner une démoralisation du combat. Ce qui ne facilite pas la prise de conscience des actions, et de leur gravité. Par ailleurs, on pourrait voir apparaitre dans un futur moyennement proche des drones ayant la capacité de prendre une décision de manière autonome sur le champ de bataille (choix des cibles, etc.). Mais ceci pose encore une autre question, puisque l’aspect humain serait alors totalement écarté.
 
La conséquence de l’utilisation des drones et des armes robotisées est la distance qui sépare les opérateurs de leurs cibles. Que dire alors du pilote de drone qui tue à l’aide « d'une console qui n'est pas sans rappeler les jeux vidéo avec lesquels les enfants sont désormais familiarisés dès leur plus jeune âge »(4) ? La prise de conscience concernant la dureté des actes commis est un enjeu des années à venir. Le combat, la mort d'êtres humains, ne doivent pas être déconsidérés et tronqués par la dématérialisation des conflits. Aussi, comme le souligne Emmanuel Goffi, il est nécessaire de former les pilotes et les opérateurs de drone à la réflexion, et ce, avant l'engagement réel. Notamment afin de ne pas laisser l’opérateur de drone seul face à « l’implication morale de ses actes ». Une réflexion qui rappelle que « la responsabilité naît de la confrontation directe avec l'adversaire »(5), au même titre que la guerre conserve une portée politique et symbolique qu’il faut confronter au temps long qui compose les relations internationales.


(1) Missiles à guidage laser dont la France dispose, notamment pour un usage sur les hélicoptères de modèle Tigre. Ils sont développés par l’entreprise américaine Lockheed Martin.
(2) L’opinion publique, en s’emparant des problématiques militaires, a poussé les armées à déconsidérer le sacrifice humain comme une option possible.
(3) De manière concise, Clausewitz entend que la guerre est une continuation de la politique par d’autres moyens.
(4) GOFFI Emmanuel, « Morale, éthique et puissance aérospatiale » in BOUTHERIN Grégory, GRAND Camille (dir.), Envol vers 2025. Réflexions prospectives sur la puissance aérospatiale, Paris, La documentation aérospatiale, 2011.
(5) Ibidem.

Florent Polo

Dans cet article : Drones, défense, France, stratégie




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