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Carnets du Business


           

Le faux (FAKE NEWS) : quelle défense ?




Lundi 12 Mars 2018


Désigné comme mot de l’année 2017 par le dictionnaire Oxford, « fake news » (une expression popularisée par des think tanks libéraux il n’y a pas plus de deux ans) est devenu une expression courante en France (même si l’on se désole souvent que le vieux « bobard » ne soit plus guère employé). François Bernard Huyghe nous expose ici quelles sont, selon lui, l'origine de ce phénomène et les remèdes à y apporter.



Quelques définitions

L’Europe, l’Allemagne, l’Italie, la France se dotent de législations « anti fake news » (généralement destinées à obliger les plateformes de réseaux sociaux à retirer très vite des informations ou images délibérément fabriquées pour nuire, et qui visent le plus souvent des adversaires politiques. Pourtant le mensonge (cf. Adam et Eve), l’intoxication, la rumeur, la désinformation, la légende urbaine, etc., sont aussi vieilles que l’espèce. Mais plusieurs facteurs récents expliquent que le terme « fake news » (la meilleure traduction française est sans doute « bobards ») soit devenu le mot de l’année 2017 dans les dictionnaires anglo-saxons :
  • Les soupçons d’interventions russes dans le Brexit, l’élection de Trump, le référendum catalan, les élections italiennes, etc. Or cette intervention se déroulerait par faux comptes interposés, gérés par des humains ou des robots, se faisant passer pour d’honnêtes citoyens nationaux et répandant les pires accusations contre les politiciens libéraux et le système.
  • La tendance croissante de l’opinion (ou d’une moins d’une fraction encline au vote populiste) à adhérer soit à des théories de la conspiration mettant en cause la grande finance, les élites et les médias complices, etc. Soit à croire sans trop de vérifications des rumeurs qui se répandent sur la sexualité de tel homme politique, tel danger de tel produit, tel accord secret entre des gouvernements, tel scandale...
  • La facilité avec laquelle des informations non officielles ou non vérifiées se répandent sur les réseaux sociaux et trouvent aussitôt un public. On parle ici de chiffres effrayants : 126 millions d’Américains auraient été exposés à des « fakes » pendant la campagne de 2016, sur 126.000 histoires douteuses étudiées par le MIT, les fausses se répandraient sept fois plus vite que les vraies, etc...

François Bernard Huyghe
François Bernard Huyghe
À cette vision terrifiante, que certains théorisent déjà en déclarant que nous sommes rentrés dans l’ère de la « post-vérité » où les faits objectifs n’ont plus d’importance, il faut quand même opposer quelques éléments :
  • Les services étrangers, l'impudence des démagogues et à l'habileté des sophistes qui abusent les masses ne sont pas une explication satisfaisante de phénomènes électoraux. Sans compter que leurs mensonges sont très vite repérés et dénoncés surabondamment par les médias « mainstream ».  Ainsi Trump affirmant que plus d'un million de votes illégaux avaient été à sa rivale. Ou sa porte-parole soutenant que l'investiture du nouvel élu avait rassemblé plus de monde qu'aucune autre. Ce sont des contre-évidences dont les journalistes ont fait des gorges chaudes en quelques minutes. Le problème n'est pas qu'il y ait des fabulateurs, mais qu'ils soient crus. De même accuser la Russie de Poutine de déstabiliser le monde via ses médias internationaux, Russia Today et Spoutnik p.e., n'aide pas à comprendre pourquoi tant d'électeurs ne sont guère influencés par Radio Vatican ou Al Jazeera en anglais. Et moins encore par les millions d’heures d’émission et les millions de pages des médias classiques qui allaient dans l’autre sens.
  • Un discours "décadendiste" renvoie la responsabilité aux consommateurs de faux. Donc à un facteur sociologique ou culturel : l'air du temps ou le sens moral affaibli (on accusera suivant le cas le relativisme, la téléréalité, la perte de l'éthique républicaine ou le règne de la marchandise de cette perte de passion pour le vrai). Les opinions seraient moins abusées qu'indifférentes au critère de vérifiable. C’est une explication facile, de classe et méprisante (car elle revient au final à dire que le peuple n’est pas digne de la démocratie). Sans compter que derrière une fausse croyance, il y a souvent une vraie souffrance sociale que l’on ne fait pas disparaître en la qualifiant de naïve ou paranoïaque.
  • La faute des réseaux sociaux ? Ils permettent de produire de pseudo nouvelles ou des images truquées avec un simple logiciel. Ils aident à les diffuser par des relais. Les communautés (qui "likent",recommandent, citent, créent des liens, etc.) contribuent, recommandent et embellissent. Toute source vaut toute autre pour qui cherche de clic en clic ou du moins, chacune a sa chance d'être reprise si le contenu est surprenant ou s'il flatte un fantasme. Le faux s'est démocratisé, au stade de la fabrication, de la diffusion ou de la réception. Il est même renforcé par un effet automatique de confirmation. Des algorithmes recommandent des contenus comparables à ceux que l'on vient de consulter et, par un effet de "bulle", (chaque communauté tendant à s'isoler, chaque usager à se rapprocher de plus en plus de ce qui confirme ses préjugés) la vérité se perd dans le cyberespace. Le réel passe à la carte, quand toutes les versions sont disponibles et tous les délires contagieux.

C’est vrai, mais il faut aussi tenir compte que les Facebook, Google, Twitter et autres tiennent à tout sauf à être accusés d’être l’écosystème naturel des populistes, des djihadistes, des partisans des soucoupes volantes, des maniaques du complot et des agents étrangers de désinformation. Ils emploient donc des milliers de modérateurs, travaillent avec les médias classiques à faire du « fact-checking » systématique, à modifier leurs algorithmes, etc. Ils retirent des contenus ou des comptes de plus en plus vite, offrent aux citoyens des moyens de signaler les informations suspectes, etc. Et n’oublions pas qu’il existe environ 150 dispositifs de « fact-checking » destinés à repérer les faux qui fonctionnent à travers le monde.
Expliquer les malheurs du monde (les « mauvais votes ») par exemple par le miracle des fakes, c’est à la fois être naïf et exonérer à bon compte la responsabilité des élites et des gouvernants dont la parole résonne à vide en dépit de l’écho des mass medias. La lutte contre le faux ne passe pas par la censure hypocrite, mais par l’éducation de l’esprit critique. Et si nous autorisons au moins deux opinions à s’exprimer, il y en aura forcément au moins une qui sera fausse : autant se résigner à ce qu’il faille construire les défenses de la démocratie dans nos esprits et pas par des lois ou des algorithmes.
 
F. B. Huyghe
Auteur de Fake news La grande peur, Vapress 2018

François-Bernard Huyghe




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