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Les monnaies africaines, vecteurs identitaires de la décolonisation à la mondialisation (3/5)

Notre série "Monnaies, identités et cultures"




Mercredi 29 Octobre 2014


(Partenariat éditorial)



Crédit : Carnets du Business / Ingimage
Crédit : Carnets du Business / Ingimage
« La monnaie est une commodité autour de laquelle la communauté qui l'a choisie se fédère », écrit Josette Rivallain, Maître de conférences au Musée de l'Homme du Trocadero (1). Vraie sous toutes les latitudes, cette observation l’est, pour des raisons historiques, plus encore, en Afrique noire.
 
Les protomonnaies utilisées dans ces contrées dans la période allant de l’Antiquité au Moyen-Âge sont encore mal connues aujourd’hui. En effet, les protomonnaies étant simultanément des biens de consommation, elles laissent, par définition, peu de traces spécifiques. Et les traces écrites laissées par les commerçants et les voyageurs n’offrent pas beaucoup plus d’informations. « Depuis les débuts de l'ère chrétienne, dans les récits, tant en langue arabe qu'en langues européennes, on évalue les prix énoncés en Afrique dans la monnaie de celui qui en parle ou qui écrit. Les étrangers de langue arabe s'expriment presque toujours en dinars. Les Européens évoquent des numéraires plus variés. Toutefois, cela ne signifie pas que ces monnaies circulaient effectivement. Elles servaient unilatéralement à compter » précise Josette Rivallain.
 
Dans la vie de tous les jours, le système en vigueur en Afrique noire, ne différait pas de celui en vigueur dans les contrées rurales les plus reculées d’Europe, les hommes et les femmes s’accommodant d’un système mixte dans lequel cohabitait le troc bien sûr, mais aussi des monnaies constituées de biens intermédiaires (sel, étoffe, poudre d’or), voire de véritables monnaies locales, tel le célèbre « macuta » du Congo réalisé en raphia. L’intensification progressive du commerce avec les étrangers ne pouvait que perturber ce système hétérogène, complexe et donc fragile reposant sur la tradition au point de rebattre les hiérarchies et les équilibres politiques locaux.
 
Un bon exemple en est donné par l’arrivée des Portugais au Congo. « Au XVIe siècle, les commerçants circulant sous bannière portugaise furent accueillis à bras ouverts par le Mani, souverain du Congo, qui s'appuya sur ces nouveaux venus comme contrepoids aux autorités traditionnelles locales, difficiles à contrôler », explique Josette Rivallain. Mais ce calcul devait ensuite se révéler périlleux. En effet, « les Portugais découvrirent les mécanismes de fonctionnement des monnaies détenues par ce souverain : les pièces de raphia, macuta, et les n'zimbu ou coquilles de l’Olivancillaria папа. […] Le n'zimbu était la monnaie réclamée par le souverain, lors du paiement de l'impôt. Les Portugais tentèrent de mettre la main sur le lieu de récolte de ces coquilles. N'y réussissant pas, ils firent transporter des coquilles semblables du Brésil […]. Le pouvoir congolais, ainsi affaibli, offrit moins de résistance à l'extension des Portugais sur la côte. »
 
Comme partout dans le monde, en Afrique, les conflits entre monnaies sont le reflet de tensions politiques et de jeux de pouvoirs plus fondamentaux. Les efforts déployés par les étrangers, européens ou arabes, pour détourner les systèmes monétaires existants ou imposer leurs propres monnaies annoncent ainsi la colonisation du continent. Bien présente dans la mémoire collective des Africains, cette réalité n’est pas sans influence sur la création de monnaie qui accompagnera, dans la seconde moitié du XXe siècle, le mouvement de décolonisation qui touchera le Continent.
 
Dans de nombreux pays d’Afrique, les noms choisis pour désigner les nouvelles monnaies créées consécutivement à leur indépendance. Souvent ils font explicitement référence aux monnaies qui existaient préalablement à la colonisation européenne. Ainsi, après la fin du Congo belge le 30 juin 1960, les nouvelles autorités ont abandonné le franc congolais pour lui substituer le « zaïre », du nom du nouveau pays. Mais le zaïre était lui-même divisé en « macutas », unité de compte en vigueur dans l’ancien royaume du Congo.
 
Ce légitime souci identitaire n’est d’ailleurs pas éteint aujourd’hui. Ainsi, en 2003, l’assemblée nationale de Madagascar a voté une loi faisant de l’ariary l’unité de compte monétaire du pays en remplacement du franc malgache qui avait lui-même pris la suite du franc français en 1960. De la sorte, le pouvoir rétablissait l’appellation en vigueur sous le royaume malgache au XIXe siècle. Mais les identités nationales sont toujours plus complexes qu’il n’y paraît ! En effet le terme d’ariary vient de l'arabe « al rial », et se serait imposé en raison des échanges commerciaux extérieurs de l'île avec les marchands arabo-musulmans avant l'arrivée des Européens.
 
L’affirmation politique et identitaire des peuples d’Afrique ne saurait donc être unilatéralement vue comme une quête un peu illusoire des origines. Si bien que, fréquemment, les dénominations monétaires font écho à celle en vigueur lors de la période coloniale, pour ne pas bouleverser les usages ou, plus subtilement, pour affirmer que, si douloureuse qu’elle ait pu être, cette période fait aussi partie de l’histoire et de l’identité des différents peuples d’Afrique.
 
Les dénominations de nombreuses monnaies reflètent ainsi la persistance de liens avec les peuples européens. Le schilling désigne ainsi les monnaies de la Tanzanie, de l’Ouganda, de la Somalie et du Kenya. L’escudo est la monnaie du Cap-Vert tandis que celle du Soudan est la livre. Mais l’exemple le plus frappant est bien sûr celui du fameux franc CFA, créé en 1945 par les autorités françaises suite aux accords de Bretton-Woods et utilisé aujourd’hui encore par un grand nombre d’États africains dont le Bénin, le Burkina-Faso, la République Centrafricaine, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Tchad, le Togo et même par la Guinée-Bissau et la Guinée équatoriale, pourtant ex-colonies portugaise et espagnole.
 
L’histoire du franc CFA est une sorte de résumé des subtilités de l’histoire africaine au XXe siècle tant elle mêle affirmation identitaire et volonté de modernité. Les significations successives de l’acronyme CFA illustrent les modulations de l’affirmation identitaire, ces trois lettres ayant successivement signifié « franc des Colonies Françaises d'Afrique », puis, en 1958, « franc de la Communauté Française d'Afrique puis, à compter de 1960, « franc de la Communauté Financière Africaine ». Enfin, preuve de l’importance de cet aspect, en 2012, on a fêté à Paris le 40ème anniversaire du franc CFA pourtant né soixante-sept ans auparavant ! Une curiosité expliquée ainsi par l’historien Alain Foka : « C’est une tentative de gommer le passé colonial des billets » (2).
 
Mais le franc CFA est aussi le symbole d’une certaine modernité africaine, cette monnaie étant, bien avant la création de l’euro, une tentative réussie de création d’une monnaie unique ! D’autant que son maintien illustre aujourd’hui la volonté des membres de la Communauté Financière Africaine de maintenir et renforcer leur insertion dans l’économie mondiale. Pour preuve, le franc-CFA est l’objet, dans les pays où il est en vigueur, des mêmes débats que ceux qui agitent actuellement les membres de la zone euro, certains économistes africains dénonçant que les décisions monétaires africaines soient désormais prises, non plus à Paris mais à Francfort, en raison de la parité fixe entre le franc CFA et l’euro ! La marche de la mondialisation n’a donc pas gommé les enjeux identitaires qui se cristallisent autour de la monnaie. Mais, en Afrique comme Europe, ils les renouvellent profondément. Si la colonisation devient peu à peu de l’histoire ancienne, la mondialisation s’écrit, elle, au présent. 
 
(1) Monnaies d'Afrique : visions africaines et visions européennes, par Josette Rivallain, Revue numismatique, 6e série - Tome 157, année 2001, consultable sur www.persee.fr 
(2) Cité in Le Figaro, 05/10/12






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