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Les monnaies traditionnelles d’Océanie, ancêtres de la monnaie fiduciaire (5/5)

Notre série "Monnaies, identités et cultures"




Vendredi 31 Octobre 2014


(Partenariat éditorial)



Les monnaies traditionnelles d’Océanie,  ancêtres de la monnaie fiduciaire (5/5)
Les monnaies en usage parmi la plupart des peuples indigènes d’Océanie ont de longue date suscité un intérêt extrêmement marqué pour les ethnologues, les anthropologues et les sociologues. En effet, ces populations – notamment celles situées en Mélanésie - présentent la particularité d’avoir tout à la fois bien accueilli les nombreuses monnaies modernes émises successivement par les différentes administrations coloniales et leurs propres gouvernements, mais sans pour autant renoncer totalement à l’usage de leurs monnaies traditionnelles. Si bien que, comme l’écrivent les anthropologues David Akin et Joel Robbins, « les sociétés mélanésiennes fournissent une occasion sans équivalent d’étudier les premiers effets de l’intégration de la monnaie moderne dans la vie sociale » (1).
 
Les Mélanésiens, comme les autres peuples d’Océanie, n’ont pas découvert la monnaie avec l’arrivée des marchands et des colons européens. Ils avaient préalablement créé une multitude de monnaies, dont la diversité n’a d’égale que celles des archipels qui constituent ce singulier continent. Dans une typologie établie pour le musée de la civilisation de Québec, Pierre Maranda précise : « En Océanie, on fabrique de la monnaie avec des matériaux précieux, les uns presque indestructibles ou peu s'en faut, les autres, facilement périssables. Parmi les premiers on repère des coquillages épais et de haute densité, des dents de dauphin et de chien ; parmi les seconds, les plumes de certains oiseaux et des briques de sel. Les monnaies de coquillages et des plumes servent aussi de bijoux et autres parures cérémonielles. » (2)
 
Preuve de l’extrême diversité, dans le seul archipel néo-calédonien, on en a recensé une grande variété d’objets faisant office de monnaie. Outre la monnaie de coquillages, les peuples autochtones recouraient aussi aux jupes de fibres, « offertes au cours des cérémonies marquant les naissances, les adoptions, les mariages et les deuils », à la hache ostensoir (désigné du terme « bwa vaik » signifiant « casse-tête de pierre ») « réservée aux échanges entre chefferies », à l’écheveau en poil de roussette, au collier en perles de jade, « détenu par les épouses et les filles de chefs » et à l’igname, ce tubercule sacré ayant également valeur de monnaie « surtout aux Îles Loyauté et à l’extrême sud de la Grande Terre » (3).
 
Ces monnaies traditionnelles ont fait - et font encore - l’objet d’intenses débats, certains experts estimant qu’il ne s’agissait par véritablement de monnaies dans la mesure où ils étaient essentiellement échangés au cours de cérémonies rituelles. Mais plusieurs arguments tendent à leur conférer ce statut.
 
D’une part, la prise en compte du fait que, dans ces sociétés traditionnelles, l’ensemble des échanges étaient initialement ritualisés, les échanges constituant l’élément structurant de ces sociétés. Que le recours à la monnaie soit ritualisé ne peut donc suffire à lui ôter son caractère de monnaie. D’autre part, les monnaies traditionnelles des peuples d’Océanie partagent avec les monnaies modernes les qualités constitutives des monnaies. Comme le notent David Akin et Joel Robbins, « nous pouvons distinguer plusieurs qualités que les monnaies possèdent à des degrés divers, telles que la liquidité, la divisibilité, la transportabilité, la facilité avec laquelle on les dissimule, qualités que l’on retrouve dans la manière dont les Mélanésiens appréhendent les monnaies » (4).
 
Mais un dernier argument, emprunté au sociologue allemand Georg Simmel, est plus déterminant encore : à l’instar des monnaies modernes, les monnaies traditionnelles d’Océanie « ne peuvent pas être consommées pour elles-mêmes ». Pour la consommer, les individus doivent impérativement la consommer en quelque chose d’autre. Ce point est essentiel car il souligne que, loin d’être archaïques, les monnaies mélanésiennes s’apparentent davantage à la monnaie moderne que les protomonnaies européennes constituées de biens consommables comme, par exemple, du sel, des grains de blé ou des têtes de bétail. Comme les monnaies modernes, les monnaies traditionnelles d’Océanie sont des monnaies symboliques dont la valeur ne repose que sur le consensus social et sur l’échange. Elles préfigurent donc la monnaie fiduciaire.
 
Ce trait explique peut-être le bon accueil fait aux monnaies modernes par ces peuples, déjà habitués à recourir à une monnaie non consommable. Il explique peut-être aussi que ces peuples n’aient pas ressenti la nécessité de substituer totalement la monnaie moderne à l’ancienne. Ainsi, dans les sociétés mélanésiennes, les anthropologues et les sociologues distinguent deux sphères distinctes d’échange, les individus recourant tantôt à l’une tantôt à l’autre, selon la nature de l’échange. Dans une étude de terrain conduite chez les Maring de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Moses, un jeune homme ayant réussi dans les affaires explique ainsi que « la capacité à conduire les échanges traditionnels exige des connaissances qui découlent de la relation entre la communauté vivante et ses ancêtres, alors que le commerce nécessite une autre sorte de savoir, celui des Occidentaux » (5).
 
Il y a donc bien cohabitation des deux types de monnaies, même si, inévitablement les deux sphères tendent parfois à se rapprocher ou à se concurrencer. Comme l’observe le GIE Nouvelle Calédonie Point Sud, « aujourd’hui, de la même manière que les biens importés et l’argent liquide sont intégrés dans les échanges cérémoniels (étoffes, tabacs, billets de banque) des matériaux modernes viennent peu à peu remplacer les traditionnels dans la confection même des objets d’échanges tels que les matières synthétiques, le plastique, le verre, la laine ou le tissu. […] Même si les sociétés du Pacifique ont réussi à sauvegarder comme d’autres pratiques héritées de leur tradition, les échanges cérémoniels, les monnaies traditionnelles circulent de moins en moins. Elles sont réservées aux grandes occasions, ou conservées dans les “paniers sacrés” des familles ».
 
Reste que, même imparfaite, cette volonté de recourir encore aux monnaies traditionnelles lors des échanges accompagnant les grands moments de la vie, comme les naissances, les mariages et les deuils, souligne un caractère essentiel de toutes les monnaies, y compris les modernes. Au-delà de leur valeur marchande – inscrite sur le « côté pile » des pièces et le recto des billes – les monnaies modernes ont aussi une valeur symbolique et identitaire représentée sur leur « côté face ». Comme l’ont bien compris les peuples d’Océanie, les monnaies ne servent pas seulement à faciliter les échanges avec les vivants. Elles inscrivent aussi les individus dans une communauté qui les a précédés et est appelée à leur survivre.
 
 
(1) « Introduction aux monnaies mélanésiennes », in « À l'épreuve du capitalisme. Dynamiques économiques dans le Pacifique », sous la direction de Christine Demmer et Marie Salaün, Editions L’Harmattan, 2006, 198 p.
(2) Note du Musée de la civilsation du Québec : www.mcq.org/fr/
(3) « La monnaie kanak », note du GIE Nouvelle-Calédonie Point Sud. Pour aller plus loin, consulter le site du Centre Culturel Tjibaou : www.adck.nc
(4) « Introduction aux monnaies mélanésiennes », in « À l'épreuve du capitalisme. Dynamiques économiques dans le Pacifique »,  op. cit.
(5) « Argent moderne et monnaies traditionnelles en Mélanésie », par Denis Monnerie, in la revue L’Homme, n°162, avril-juin 2002.
 






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