Carnets du Business


           

Olivier Torrès : « Le capital santé des dirigeants est le premier actif immatériel de l’entreprise »




Mercredi 2 Janvier 2013


Olivier Torrès est professeur à l’Université Montpellier 1 et professeur associé à l’EM Lyon Business School. Il est également l’auteur d’un livre original intitulé La Santé du dirigeant – De la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire. Derrière ce titre explicite se trouve un projet de recherche novateur qui a notamment suscité la création d’Amarok, un observatoire unique en son genre spécialisé dans la santé du dirigeant d’entreprise. Olivier Torrès lève le voile sur les enjeux de cette recherche.



CdB: Stress entrepreneurial, burnout, suicide patronal. Vous tirez la sonnette d’alarme concernant la santé des chefs d’entreprise ?

Olivier Torrès : « Le capital santé des dirigeants est le premier actif immatériel de l’entreprise »
Olivier Torrès : Le chef d’entreprise est extrêmement exposé. Il met en jeu sa propre personne. Les gens n’ont pas toujours conscience qu’un chef d’entreprise vit avec du stress en permanence. En temps de crises par ailleurs, les difficultés du patron sont amplifiées : la crise génère en effet du stress, et de l’incertitude supplémentaire pour les patrons. Leur réaction face à cela est généralement de travailler davantage pour assurer la continuité de leur affaire. Les dirigeants qui montent en capacité de travail prennent de ce fait moins de temps pour leur famille, leurs amis et de manière générale leur réseau social. En temps de crise, les dirigeants de petites entreprises qui disent avoir « le nez dans le guidon » se multiplient. Sans parler d’urgence, il me semble donc que la situation est effectivement préoccupante.

CdB: Au-delà des quelques cas que vous avez recensés, quels sont les maux qui reviennent le plus souvent ?

Olivier Torrès : Le scénario de réaction à la crise que je viens de vous décrire comporte en fait les quatre principaux facteurs pathogènes auxquels les dirigeants d’entreprises sont confrontés quotidiennement. Ils ne sont pas spécifiques au chef d’entreprise et on les observe aussi chez les salariés, mais on les retrouve sous une forme très intense et conjointe chez les patrons.
 
Le premier facteur est le stress. Les chefs d’entreprises cumulent le stress. Certains n’y font pas ou plus attention. Certains positivent même à ce sujet, n’hésitant pas à affirmer qu’ils en ont besoin pour avancer. Mais le stress est pathogène.
 
Le deuxième facteur pathogène est la solitude. Le sentiment d’esseulement porte en effet également atteinte à la santé physique et mentale. Or il n’est pas rare que le travail du dirigeant le prive, à des degrés variables, de certains échanges socio-affectifs essentiels.
 
Le troisième facteur est la surcharge de travail. Les Français font en moyenne 38,4 heures de travail hebdomadaires. Les cadres supérieurs fournissent généralement 55 heures de travail par semaine. Les chefs d’entreprise en font encore plus avec une moyenne de 65 h.
 
Le quatrième facteur, c’est l’incertitude. Il a été démontré par des études épidémiologiques réalisées par des chercheurs américains que l’exposition prolongée des salariés à l’incertitude, à la suite d’un licenciement incompris par exemple, favorisait le développement d’ulcères et de cancers. Les mêmes études n’ont pas été réalisées pour le chef d’entreprise spécifiquement, mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’ils sont particulièrement exposés à ces risques étant donné que leur quotidien est fait d’incertitude, et notamment de celle liée au carnet de commandes.
 
À ces quatre facteurs faudrait-il peut-être rajouter la défiance. En situation de tension, certaines déclarations publiques ont amplifié le sentiment chez les patrons d’être mal aimés. « La France n’aime pas les entrepreneurs », entend-on fréquemment. Ce sentiment d’incompréhension est une réalité latente qui a toujours existé en France. Il s’est intensifié en cette fin d’année 2012 et il amène avec lui un autre élément pathogène : le manque de reconnaissance.

CdB: Vous retenez la définition de la santé donnée par l’OMS dans votre étude. Dispose-t-on d’un socle de connaissance unifié concernant la santé du chef d’entreprise ?

Olivier Torrès : La définition de l’OMS est un cadre théorique utile, car elle va au-delà de la médecine ; elle incorpore aussi le bien-être. Cette définition englobe ainsi à la fois le pathogène, et ce que l’on appelle le salutogène ; ou en d’autres termes, ce qui est bon pour la santé.
 
Toutefois, nous manquons encore de références pour appréhender la santé des entrepreneurs. Cette problématique diffère complètement de celle qui se rapporte à la santé des salariés et pour lesquelles nous disposons déjà de concepts bien établis. La fondation de l'observatoire Amarok a été motivée par le constat que la santé des travailleurs non salariés ne bénéficiait d’aucune attention scientifique permanente. Amarok constitue la première initiative structurée dont l’objectif est une exploration systématique de ce thème spécifique qu’est la santé des dirigeants d’entreprise, des artisans, des commerçants et des professions libérales.

CdB: « Le capital santé des dirigeants est le premier actif immatériel de l’entreprise », expliquez-vous dans votre livre. Le capital santé fera-t-il un jour parti de la valorisation d’une entreprise ou d’une marque ?

Olivier Torrès : Je ne pense pas. Je ne le souhaite pas non plus, mais constatons que c’est ce que font les banques puisqu’une des premières choses qu’elles demandent à un artisan ou à un commerçant qui sollicite leurs services pour la première fois est bien souvent de remplir un questionnaire de santé et de faire un check up.
 
Pour autant, les entrepreneurs ont tendance à faire fi du lien incontestable qui existe entre leur santé et leur entreprise. Ils sont tellement préoccupés par leurs entreprises qu’ils sont tendance à s’oublier. Il y a quelque temps, j’étais convié à Périgueux par le Médef ou j’ai rencontré un cancérologue. Au fil de notre conversation, il m’a avoué réaliser que parmi ses patients, les dirigeants d’entreprise étaient bien souvent ceux pour qui les diagnostics étaient les plus sévères.

Cette anecdote renferme une véritable hypothèse de recherche. Il semblerait en effet que ces gens se tournent vers le médecin qu’en dernier recours, lorsqu’ils n’en peuvent plus ! Une intuition que ce cancérologue a confirmé en me racontant un peu plus tard le cas d’un artisan à qui il avait prescrit une IRM à réaliser au plus vite. Malgré l’urgence, cet artisan a rejeté deux dates que lui proposait le médecin et repoussé de quinze jours cet examen sous prétexte qu’il était déjà pris par des rendez-vous professionnels. Il s’agit là d’un exemple révélateur : de nombreux patrons de PME vont très bien, mais ils n’ont pas conscience que leur santé est intimement liée à la survie de leur affaire.

CdB: La transmission de l’entreprise a un impact clé sur la santé du dirigeant. Concrètement, comment cela se manifeste-t-il ?

Olivier Torrès : Il y a une réponse théorique et une réponse pratique à cette question. Tout d’abord, la transmission est effectivement la question essentielle pour tout chef d’entreprise. Le mot « patron » dérive de la même racine que le mot « patrie », « patrimoine », « patronyme », ou « patriarcat ». Il porte en lui l’idée d’un attachement fort, mais aussi d’une modalité de transmission, d’une terre, d’un bien, d’un nom, ou d’un pouvoir. À l’intérieur de l’étymologie même du mot, il y a donc cette notion de transmission de l’entreprise. Et pour cause : la transmission est une partie importante de la vie d’une firme.
 
Dans le cas d’une grande entreprise cotée, la transmission ne pose plus de problème existentiel puisque la firme se transmet d’un possesseur anonyme à un autre sans plus de difficulté. Dans le cas d’une PME en revanche, cette question est essentielle et occasionne des bouleversements profonds. Plus généralement, on constate que les dirigeants éprouvent des difficultés à lâcher prise sur leur affaire. À tel point que la transmission peut être une source d'ennuis de santé. En nous intéressant avec Éric Fromenty à l’état des cédants, nous nous sommes aperçus que la transmission d’entreprise pouvait être à l’origine d’une dégradation de la santé tant physique que mentale.

CdB: Les dilemmes sont-ils dangereux pour la santé ?

Olivier Torrès : Dans l’ouvrage, la question du dilemme est abordée par Caroline Debray, Agnès Paradas et Yosr Ben Tahar dans le sens d’un choix nécessaire, mais contraire aux valeurs du dirigeant. On peut faire l’hypothèse que ce type de choix est en effet porteur de stress et de tension. L’impact précis de ce type de choix sur la santé du dirigeant est encore insuffisamment mesuré, mais nous l’étudions actuellement au sein de l’Observation Amarok. À l’instant où nous parlons, nous avons tout lieu de penser que les dilemmes caractérisés par un trop grand écart avec les valeurs de l’entrepreneur sont pathogènes et sont néfastes pour le psychisme. Il s’agit d’un sujet intéressant que nous sommes en train d’étudier pour une raison simple : le dilemme fait partie du quotidien de l’entrepreneur que l’on peut définir aussi comme un décisionnaire.
 

CdB: Le sommeil et le repos sont-ils un gage de performance ?

Olivier Torrès : Assurément, et les entrepreneurs ont tendance à en manquer. Les états de crise et de fatigue rejaillissent notamment sur le sommeil. D’après la cohorte des 380 chefs d’entreprises que nous avons tous suivis chaque mois pendant plus d’un an, les dirigeants dorment en moyenne 6h30 contre 7h pour la moyenne française. Cela fait 180h de sommeil en moins dans l’année. Le temps rogné sur le temps du sommeil à un impact sur la performance : les patrons qui en font les frais sont beaucoup plus enclins à la dépressivité, à la fatigue, et à la somnolence. Plus généralement, on observe que les dirigeants d’entreprises sont fréquemment sujets à certains troubles qui amoindrissent leur capacité de travail. Florence Guiliani réalise un important travail doctoral sur ce sujet vital.

Les principaux troubles du sommeil sont au nombre de 4 : le trouble de l’endormissement, soit le fait d’avoir besoin de plus de trente minutes pour trouver le sommeil, le réveil nocturne, qui peut aller d’une fois à plusieurs dizaines, le réveil précoce, très matinal et accompagné d’une incapacité à se rendormir, et enfin la fatigue au réveil, qui traduit une fonction réparatrice du sommeil déficiente.
 
Quand on observe les dirigeants d’entreprises, on constate que les deux premiers sont mineurs. La plupart des dirigeants, qui travaillent beaucoup, s’endorment bien souvent très vite. Le second trouble consiste en des réveils intempestifs la nuit. Mais il s’agit là aussi de quelques cas isolés. En revanche, les deux derniers troubles que nous avons mis en évidence sont plus fréquents, notamment le réveil précoce.

CdB: Les risques psychosociaux s’appliquent aussi aux chefs d’entreprises. Selon vous, faut-il envisager une prise en charge spécifique ?

Olivier Torrès : Il est invraisemblable qu’aujourd’hui les chefs d’entreprise et notamment les dirigeants de PME, qui sont les principales créatrices de richesse dans notre pays, ne fassent l’objet d’aucune surveillance en matière de santé au travail. A fortiori quand on sait que le moindre souci de santé encouru par un patron de PME peut facilement se transformer en dépôt de bilan, il ne peut s’agir ici que d’une carence en matière de santé publique. C’est en ce sens que le projet Amarok n’est pas seulement scientifique, mais aussi sociétal. Nous n’excluons pas la possibilité de mettre un jour sur pied un service de santé consacré aux chefs d’entreprises et aux travailleurs non salariés.
 
Par le biais de nos études, nous oeuvrons déjà un peu en la matière. Depuis plus d’un an, nous interrogeons chaque mois pendant 15 minutes plus de 400 dirigeants pour effectuer un relevé de données. En un an, il s’avère que 2 patrons sur 3 nous ont confié avoir modifié leur vision des choses et l’importance qu’ils accordaient à leur santé depuis le début de nos recherches avec eux. 60 % estime avoir changé leur comportement en conséquence. Cela montre que le seul fait de parler avec eux et de leur faire décrire la manière dont ils traitent leurs propres problèmes de santé contribue à améliorer sensiblement leur situation. Certains arrêtent de fumer ou réduisent leur tabagisme, d’autres acceptent de s’octroyer une sieste en milieu de journée lorsqu’ils en ont besoin, font plus de sport, et surtout beaucoup retournent chez le médecin !

CdB: Malgré les difficultés, qu’est-ce qui fonde la motivation entrepreneuriale ?

Olivier Torrès : La question de la motivation est une question complexe. Les chefs d’entreprise, nous l’ont dit, travaillent plus que les autres, sont sujets à des niveaux de stress très élevés, font face à la solitude et à l’incertitude. S’ils avaient été salariés, ils seraient vraisemblablement immédiatement diagnostiqués en situation de détresse professionnelle par n’importe quel médecin du travail. Mais ces chefs d’entreprise tiennent le choc alors qu'ils s’administrent des doses extrêmes de travail et de stress chaque jour sans avoir seulement l’assurance d’être payés et en assumant personnellement tous les risques. Cette particularité unique justifie qu’on l’étudie. Et je pense pour ma part qu’elle s’explique par une donnée simple : la particularité fondamentale du travailleur non salarié réside dans le fait que sa condition n’est pas subie, mais choisie : s’il s’agit d’exploitation, il ne s’agit jamais que d’auto-exploitation librement consentie.
 
Le fait que les entrepreneurs tiennent le coup s’explique par l’existence de ce facteur que je qualifierais de salutogène. La liberté est un facteur salutogène puissant ; le premier à mon sens, car il permet aux entrepreneurs d’agir et de trancher en fonction de leur seul jugement, et de s’accomplir ainsi en tant qu’individu. Le second est certainement la passion d’entreprendre, mais le poids de ce sentiment sur le psychisme et la santé des entreprises reste à étudier plus en profondeur.

CdB: À quel moment vous semble-t-on basculer de l’entrepreneuriat salutaire à l’entrepreneuriat pathogène ?

Olivier Torrès : Lorsque ces hommes et ces femmes entrepreneurs, qui ont sentiment de maîtriser leur destin, se retrouvent du jour au lendemain en situation d’impuissance, on observe fréquemment un tel basculement. C’est par exemple très fréquent pour les commerçants qui viennent de subir un braquage. Le commerçant est maître chez lui. Mais à l’occasion d’un braquage, il passe de la situation de maître à bord à celle de l’homme implorant la pitié pour ne pas perdre la vie. Ce type de situation d’impuissance soudaine est rare, mais ses conséquences sont ravageuses.

CdB: L’Observatoire Amarok est un précurseur sur les questions de santé du dirigeant d’entreprise en France et dans le monde. Quels sont ses projets ?

Olivier Torrès : Aujourd’hui, je souhaite pour ma part multiplier les partenariats, afin d’étendre la portée des recherches qui sont effectuées au sein d’Amarok. Mon premier gros partenariat avec le CJD et Malakoff Médéric m’a permis de financer le suivi de plusieurs centaines de chefs d’entreprise. Je n’oublie pas non plus le « pack Amarock », conçu avec l’agglomération de Montpellier et le suivi d’artisans avec plusieurs chambres des métiers et de l’artisanat (dans le Val de Marne, les Deux Sèvres, les Bouches-du-Rhône, Annecy et le Hérault). Grâce à ces multiples soutiens, notre équipe de chercheurs a découvert les premiers mécanismes de ce que nous commençons tout juste à appeler la salutogénèse entrepreneuriale. C’est du moins la conclusion prudente, mais enthousiasmante à laquelle nous aboutissons dans notre ouvrage collectif Entreprendre, c’est bon pour la santé ! Nous tenons là peut-être l’un des plus beaux arguments pour promouvoir la PME et l’entrepreneuriat dans notre pays. Qu’on se le dise !
 
Ces résultats sont si prometteurs que le 26 février 2013 nous allons inaugurer une antenne d’Amarok à Fribourg en Suisse avec le Professeur M. Rossi. Cet évènement succède à la création, en 2011, d’une autre antenne à la Kansai University d’Osaka avec le concours des Professeurs K. Kamei et H. Ogyu. D’autres contacts sont en cours avec le Canada et la Belgique. La santé des entrepreneurs est une zone aveugle universelle. La portée de nos travaux est donc mondiale.

La rédaction





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