Carnets du Business


           

Rencontre avec Christian Pierret : pour une politique industrielle entreprenante




Vendredi 15 Février 2013


Combattre le pessimisme par le pragmatisme et la confiance: c’est le sens du plaidoyer que nous avait livré Christian Pierret, dans son livre « Refusons le déclin » paru en 2012. Depuis il poursuit son chemin. L’homme est atypique, et son parcours étonnamment éclectique, alternant public et privé, engagements politiques et responsabilités entrepreneuriales, tout en restant toujours sous-tendu par la défense de l’industrie, de l’investissement et de l’innovation, seuls à même de promouvoir l’emploi. Ministre, avocat d’affaires international mais aussi entrepreneur expérimenté, il a à son actif la création de plusieurs start-up très innovantes, dans le domaine de la santé comme dans celui des énergies renouvelables, celles-ci sans renier son engagement en faveur de l’énergie nucléaire. C’est enfin un homme politique fidèle aux valeurs de gauche et engagé de longue date au parti socialiste. Il nous explique quelle voie il faut suivre pour encourager l’esprit d’entreprise, créer des emplois durables sans se laisser endormir par la morosité ambiante ou séduire par l’envie de partir.



Monsieur le Ministre, dans le fil directeur de votre parcours on retrouve presque toujours deux mots : industrie compétitive. L’humeur ambiante voudrait pourtant faire croire que l’objectif est barré par la crise actuelle et de surcroît, hors de la logique de la majorité actuelle. Comment réagissez-vous à cette approche?

Rencontre avec Christian Pierret : pour une politique industrielle entreprenante
Christian Pierret: La crise économique française est complexe ; elle est celle de l’entrée, lente et plutôt subie que choisie, de notre pays dans la mondialisation. Vous me permettrez de limiter ma réaction au domaine de l’industrie. En effet, en sériant les questions il est sans doute possible d’apporter des solutions sectorielles et ponctuelles qui espérons-le, apporteront leur pierre à l’édifice de la solution d’ensemble qu’il faut anticiper.
 
Je voudrais d’abord énoncer quelques idées simples. Ce sont les entreprises qui créent de la valeur. C’est celle-ci qui, in fine, crée les emplois. L’Etat doit donc encourager l’esprit d’entreprise, plutôt que de le dissuader par des dispositions maladroites, maintenues ou non, mais dont la seule annonce crée un malaise chez les investisseurs. Il doit favoriser la création de valeur. En échange il doit obtenir que celle–ci se tourne vers l’investissement productif, l’indispensable innovation, la formation et la justice sociale. Sur ces bases, nos industries peuvent reconquérir leur compétitivité à l’international.
 
Vous savez, j’ai commencé ma vie politique comme député d’une région textile et, très tôt, j’ai été confronté à la nécessité de faire face à la cessation d’activités entières et à celle de réindustrialiser des communes -dont Saint-Dié-des-Vosges lorsque je suis devenu Maire- qui perdaient emplois après emplois, avec la chute de leurs activités séculaires. Susciter l’implantation de PME performantes et durables dans une ville moyenne, est un défi qu’il faut relever avec ténacité. C’est une école difficile, celle de la compétitivité et de la performance. Et croyez-moi elle n’est pas incompatible, tant s’en faut, avec les valeurs de gauche: elle exprime leur modernité.

Vous quittez volontiers le chemin de la théorie pour rejoindre celui du terrain. Votre premier terrain a été politique, public. Vous avez été député, ministre. Avez-vous réussi à rester au contact des questions de l’industrie, voire même à leur service ? Avez-vous pu orienter les réponses vers des solutions fidèles à vos convictions?

Comme député, j’ai saisi l’occasion des responsabilités qui m’étaient confiées au Parlement, comme Rapporteur général du budget en particulier, pour promouvoir un certain nombre de dispositions de justice fiscale, dans le sens de mes convictions : allier initiative entrepreneuriale, innovation, cohésion sociale, développement durable. Par exemple, à travers la modernisation du Service public de l’électricité (Loi de 2000), la création de la COB (Commission des Opérations de Bourse), la Directive européenne sur les énergies renouvelables (2001), la création des Fonds communs de placement à risque et la modernisation de la fiscalité de l’épargne, la création du mécanisme fiscal dit du « carry back ».
 
Ministre de l’industrie pendant cinq ans, je disposais d’une large capacité d’action  qui  s’inscrivait dans une dynamique gouvernementale, impulsée par le Premier ministre, Lionel Jospin. Les dispositions que j’ai pu faire adopter et mettre en place vont dans le droit fil de ce que j’ai exprimé en début de notre entretien. Quelques exemples : la Directive européenne d’ouverture du marché du Gaz en 1997, la création du laboratoire souterrain de Bure, pour le stockage réversible des déchets nucléaires -grande avancée dans la crédibilité de la filière-, le premier développement des éoliennes et des bioénergies, le bond en avant du mobile et du « haut débit » dans les télécoms, etc.

Vous êtes aujourd’hui avocat d’affaires, et vous travaillez avec les plus grandes entreprises. C’est un autre aspect de vos activités que nous souhaiterions explorer avec vous. Vous avez lancé, ou contribué à lancer, plusieurs start-up. Pouvez-vous nous en dire quelques mots et quelles leçons industrielles et entrepreneuriales vous tirez de cette expérience?

Je travaille avec la société française CARMAT qui poursuit des recherches très avancées, dans la réalisation d’un cœur humain artificiel. Dans le même esprit, je suis administrateur d’une autre société très innovante, « Déinove », qui a « domestiqué » une bactérie (Deinococcus Radiodurans) capable de produire de l’éthanol en digérant des déchets verts. Deux illustrations d’une certaine passion pour l’industrie, héritée de mon père.

Vous êtes très versé dans les énergies renouvelables !

Oui, j’en suis un fervent partisan, surtout pour celles qui permettent à la technologie française d’exercer un leadership mondial. Je vous ai parlé en début d’entretien de la ville de Saint-Dié-des-Vosges. J’ai mené dans la commune deux grands projets d’énergies renouvelables : des HLM classés BBC ou RT 2012 à ossature bois, dont un bâtiment de huit étages –une première en Europe-. A ces deux réalisations s’ajoute une chaufferie de 4MW pour plusieurs établissements scolaires, un hôpital et un quartier à l’habitat social de plusieurs centaines de logements.
 
Je suis quelqu’un de concret et pragmatique : mon intérêt pour ces énergies ne relève ni du dogme ni d’une opportunité intéressée apportée par le lancement d’une start-up à forte valeur ajoutée. Je crois comme pour le reste à une approche mettant dans la balance toutes les données du problème. Parmi celles-ci figurent en bonne place le modèle économique, les retombées sociales, l’impact environnemental. Au plan national, la biomasse, utilisant les déchets verts, les éoliennes terrestres ou off-shore, les panneaux solaires, toutes doivent entrer dans ce système.
 
Bien entendu je ne vous cache pas que je reste partisan de l’énergie nucléaire et ardent défenseur de cette filière française d’excellence. Je vous rappelle que nous avons créé AREVA en réunissant Framatome et Cogema lorsque j’étais ministre de l’industrie et de l’énergie… Cette industrie est un domaine dans lequel nous sommes leaders mondiaux. Elle est génératrice d’emplois directs et indirects, source d’innovations, et remarquablement maîtrisée par le personnel. L’électricité à coûts compétitifs est ainsi une réalité. La presse se fait volontiers l’écho des difficultés qu’elle rencontre. Je pense cependant que la sérénité et la confiance s’imposent, et qu’elle retrouve sa totale compétitivité à l’international alors qu’une concurrence rude aurait pu la mettre à mal.

La concurrence est en effet exacerbée par la mondialisation. Celle-ci est-elle, en partie, coupable à vos yeux?

Pas un instant. On ne peut pas vivre en autarcie dans un monde décloisonné. La concurrence est un excellent stimulant. Nous tirons une part non négligeable du revenu national de nos échanges extérieurs et la mondialisation est une dynamique, dont on peut extraire de la richesse et donc, des emplois. L’économie de marché n’est pas une mauvaise chose en soi, il lui manque simplement un cadre de référence plus abouti dont « gouvernance », « maîtrise » et « responsabilité » seraient les maîtres-mots. L’époque où nous vivions à huis-clos est révolue. Il existe des instances supranationales qui fixent les règles du jeu commercial, et elles ont été créées pour favoriser le « mieux vivre ensemble » à l’échelle internationale, surmonter les incompréhensions qui résultent parfois de divergences culturelles ou de considérations géopolitiques. Nous devons donc penser « stratégie », « diplomatie » et « pouvoir de négociation », plutôt qu’en termes de domination ou de confrontation qui ont toujours inéluctablement mené au conflit dans l’histoire. A ce titre, il appartient aux dirigeants d’entreprises, appuyés par les pouvoirs publics, de faire valoir nos cartes maîtresses. Ces dirigeants sont aussi des ambassadeurs de nos industries.

La Rédaction





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